Sentiers & randonnées

La boucle des lacs du Jura : quand la forêt remplace le bruit

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Je suis arrivée à la gare de Clairvaux-les-Lacs après un trajet en train puis un dernier tronçon en car, avec dans l’idée de boucler la piste des lacs, une quinzaine de kilomètres qui relient plusieurs lacs du Jura par des sentiers forestiers presque sans dénivelé notable. C’était volontaire : après deux sorties en montagne qui m’avaient laissée les jambes lourdes, je cherchais une marche où le terrain ne serait pas l’obstacle principal.

Un sentier plat, mais pas facile pour autant

La boucle des lacs du Jura donne l’impression, sur la carte, d’être une promenade sans difficulté, et sur le plan du dénivelé, c’est à peu près vrai : quelques dizaines de mètres seulement séparent le point le plus bas du point le plus haut. Mais le terrain sous les pieds raconte une autre histoire. Une bonne partie du sentier serpente en sous-bois, sur un sol de racines et de terre meuble qui devient glissant après la pluie, et j’ai compris dès les premiers kilomètres que la facilité annoncée par le profil altimétrique ne disait rien de la vigilance nécessaire à chaque pas.

Le balisage jaune est présent mais parfois espacé, en particulier aux abords des lacs où plusieurs sentiers se croisent pour desservir les points de baignade et les zones de pique-nique, et j’ai dû ralentir à deux reprises pour vérifier que je suivais bien le tracé de la boucle plutôt qu’une bretelle vers un parking. J’avais des chaussures basses, largement suffisantes sur ce terrain, et un sac léger avec de quoi pique-niquer, sans avoir besoin de l’équipement plus lourd des sorties en altitude.

Le lac de Chalain, et la première pause qui compte

Après une heure et demie de forêt fermée, le sentier débouche sur les rives du lac de Chalain, et ce basculement de la pénombre des sapins vers la lumière ouverte de l’eau a quelque chose d’assez saisissant, même pour qui a l’habitude de ce genre de transition. Je me suis arrêtée plus longtemps que prévu sur cette rive, pas pour la fatigue, il n’y en avait presque pas encore, mais parce que le silence de l’eau après le bruit feutré de la forêt méritait qu’on s’y pose un instant avant de repartir.

C’est une différence que je remarque à chaque fois entre une marche en forêt dense et une marche en terrain ouvert : la forêt absorbe les pensées presque malgré soi, le regard n’a rien de lointain à fixer, alors qu’un lac ou un plateau ouvert les fait ressurgir d’un coup. Je crois que c’est pour ça que je choisis souvent les sentiers forestiers quand j’ai besoin de faire taire quelque chose de précis : le sous-bois ne laisse pas d’espace pour ça, il occupe tout le regard avec ses racines et ses trouées de lumière.

Je n’avais rien à résoudre sur ce sentier. Juste à marcher assez longtemps pour que la question s’use d’elle-même.

Ce que le silence forestier fait, précisément

Je ne saurais pas dire exactement pourquoi une forêt dense apaise autant, mais je remarque toujours le même schéma après quelques kilomètres de sous-bois : les pensées qui tournaient en boucle au départ finissent par s’espacer, puis par se taire presque complètement, remplacées par une attention très concrète au sol, aux racines, à la lumière qui filtre entre les troncs. Ce n’est pas une pensée que je cherche à provoquer, elle arrive d’elle-même, portée par la répétition du pas et l’absence d’horizon lointain sur lequel projeter autre chose.

J’ai remarqué la même chose chez les personnes que j’accompagnais autrefois sur des sentiers forestiers similaires : après une heure ou deux, les conversations changeaient de nature, moins de bavardage nerveux, plus de silences partagés sans gêne. Le sous-bois a cette faculté particulière de recentrer l’attention sur ce qui est immédiatement là, le pas suivant, la prochaine racine à enjamber, et de laisser le reste s’estomper sans qu’on ait à y travailler.

Le lac du Val et une averse qui a tout changé

En début d’après-midi, alors que je longeais le lac du Val sur la deuxième moitié de la boucle, une averse est tombée sans grand préavis, comme cela arrive souvent dans ce massif où le temps change vite d’un versant à l’autre. Je me suis abritée une vingtaine de minutes sous un auvent forestier, pas vraiment un abri construit, plutôt une zone de sapins assez denses pour couper l’essentiel de la pluie, et j’ai attendu que ça passe plutôt que de continuer trempée.

C’est un réflexe que je garde de mes années à accompagner des groupes : sur un sentier forestier sans urgence de dénivelé ni d’horaire serré, il n’y a presque jamais de raison de marcher sous une averse plutôt que d’attendre qu’elle passe. Le sentier ne va nulle part, et vingt minutes perdues à l’abri valent mieux qu’une fin de randonnée dans des chaussures trempées, surtout à des kilomètres de tout point de ravitaillement sec.

Le troisième lac, et la lenteur retrouvée

Après l’averse, j’ai rejoint un dernier lac plus petit, moins fréquenté que les deux premiers, où le sentier redevenait presque désert. C’est là que j’ai le plus ralenti, pas par fatigue mais parce que le sous-bois humide après la pluie dégageait une odeur de terre et de résine qui donnait envie de s’arrêter plutôt que d’avancer. J’ai posé le sac dix minutes sur un tronc couché, sans autre raison que de laisser passer ce moment sans le presser.

Ce genre de pause sans objectif, je l’ai peu pratiqué durant mes années à accompagner des groupes, où chaque arrêt devait servir quelque chose, un repas, une explication, un comptage. Marcher seule sur ce sentier forestier m’a permis de retrouver une lenteur qui n’a pas besoin de justification, et c’est peut-être ce qui m’a le plus manqué sans que je le sache clairement avant cette boucle.

Ce que cette boucle plate m’a appris

En terminant la boucle en fin d’après-midi, revenue à mon point de départ après avoir longé trois lacs et traversé plusieurs kilomètres de forêt dense, j’ai réalisé que l’absence de dénivelé n’avait rien enlevé à la sortie. La fatigue que je ressentais n’était pas celle des jambes mais celle, plus diffuse, d’une journée entière passée dehors, à l’écoute du terrain plutôt que du chronomètre.

Je conseille cette boucle à qui cherche une marche sans exigence technique mais pas sans intérêt, une sortie où le terrain demande une attention constante malgré l’absence de pente, et où les lacs offrent des points de pause naturels pour rythmer la journée. Il faut simplement accepter, comme partout dans le Jura, qu’une averse peut arriver sans prévenir, et prévoir une veste plutôt que de compter sur un ciel qui semblait dégagé au départ. Je suis repartie de Clairvaux-les-Lacs avec les chaussures encore un peu humides et l’idée assez nette que je reviendrais, une autre saison, pour retrouver ce même sous-bois et voir ce qu’il aurait à me dire cette fois-là.

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