Sentiers & randonnées

Jusqu’au refuge de la Pra, dans le massif de Belledonne : ce que le dénivelé m’a obligée à ralentir

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J’étais partie du parking du col du Luitel, au dessus d’Uriage les Bains et à une demi heure de route de Grenoble, avec l’intention de rejoindre le refuge de la Pra avant la nuit, un peu moins de neuf cents mètres de dénivelé positif étalés sur environ six kilomètres, ce qui donne une pente moyenne qui ne pardonne pas grand-chose. Je connaissais le chiffre avant de partir, mais un chiffre sur une carte et une pente sous les pieds sont deux choses différentes, et je l’ai réappris dès le premier kilomètre.

Un sentier qui monte sans détour

Le chemin commence en forêt, sous les hêtres, sur un sol souple qui absorbe le pas, puis il se redresse sérieusement après le premier tiers, quand la végétation change et que les affleurements du socle cristallin typique de Belledonne se rapprochent du sentier. Le balisage jaune et rouge est net, sans ambiguïté, mais il ne cherche pas à ménager la pente : ici, le sentier grimpe droit plutôt que de multiplier les lacets, et j’ai compris pourquoi certains randonneurs croisés en chemin qualifiaient cette montée de raide sans détour utile.

J’avais un sac d’une quinzaine de litres, plus lourd que d’habitude parce que je comptais dormir au refuge, avec de quoi couvrir un changement de météo en altitude et une réserve d’eau généreuse, les sources n’étant pas garanties sur cette portion en fin d’été. Mes chaussures montantes, celles que je réserve aux terrains instables, ont fait la différence sur les zones de cailloux roulants juste avant la barre rocheuse qui précède le plateau. C’est un sentier où une entorse de cheville se paie cher, loin de tout, et où le choix des chaussures n’est pas un détail de confort mais une vraie question de sécurité.

La barre rocheuse et le moment où j’ai douté

Aux deux tiers de la montée, le sentier traverse une barre rocheuse équipée de quelques mains courantes, rien de vertigineux pour qui a l’habitude, mais suffisamment exposé pour demander de la concentration plutôt que de la vitesse. C’est là, essoufflée et les cuisses qui commençaient à brûler, que j’ai eu ce moment où l’on se demande si on a sous-estimé la sortie. J’avais accompagné des groupes sur des terrains bien plus techniques, mais seule, avec le poids du sac de bivouac et la lumière qui commençait à baisser un peu plus tôt que je ne l’avais anticipé, j’ai ralenti volontairement, pas pour l’effort, pour la lucidité.

Je me suis arrêtée dix minutes sur un replat, j’ai mangé quelque chose de sucré et j’ai laissé mon souffle redescendre avant de reprendre. C’est une règle que je donnais toujours aux personnes que j’accompagnais autrefois : le dénivelé ne se négocie pas à la volonté, il se négocie au rythme. Forcer l’allure sur une pente pareille, c’est arriver au refuge vidée plutôt que simplement fatiguée, et la différence entre les deux se sent le lendemain matin.

Je n’avais rien à prouver à ce sentier. J’avais juste à arriver entière, et si possible avant la nuit.

Le plateau et le refuge

Passé la barre rocheuse, le paysage change du tout au tout : la forêt disparaît, remplacée par un plateau karstique ouvert, presque lunaire par endroits, où le vent circule librement et où le refuge apparaît enfin, posé au creux d’une combe, avec la station de Chamrousse visible au loin sur la crête opposée. Ce basculement du terrain fermé au terrain ouvert a quelque chose d’assez brutal, presque désorientant après une heure et demie de montée encaissée. J’ai marché les dix dernières minutes plus lentement que nécessaire, simplement pour laisser le regard s’habituer à cet espace dégagé.

Le refuge de la Pra était complet ce soir-là, une petite dizaine de personnes, un gardien qui connaissait le massif par cœur et qui a corrigé sans détour l’itinéraire que j’avais prévu pour le lendemain, un passage que je pensais praticable et qu’il jugeait risqué avec l’humidité annoncée. J’ai écouté, parce que c’est aussi ça, marcher en montagne : accepter qu’un avis local vaille plus qu’une carte, même une carte bien lue.

La descente, un autre exercice

Redescendre du plateau le lendemain matin, avec le sac à peine plus léger qu’à la montée, m’a rappelé qu’un sentier raide se négocie différemment dans les deux sens. À la montée, ce sont le souffle et les cuisses qui limitent l’allure. À la descente, ce sont les genoux et l’attention portée aux appuis sur les cailloux roulants, ceux-là mêmes qui avaient déjà demandé de la prudence la veille. J’ai pris mon temps sur la barre rocheuse, en m’aidant des mains courantes plus que je ne l’avais fait à la montée, et j’ai laissé passer un groupe plus rapide sans chercher à garder son rythme. Ce style de sentier n’est pas rare dans Belledonne, on retrouve la même alternance de forêt et de barres rocheuses du côté du lac Achard, au dessus de Chamrousse.

C’est une chose que j’ai apprise à force d’accompagner des randonnées en montagne : la descente n’est jamais la partie facile qu’on imagine avant de partir. Elle demande une vigilance différente, plus fine, parce que la fatigue accumulée à la montée se combine à un terrain qui pardonne moins l’inattention. J’ai croisé une randonneuse seule, elle aussi, qui avait choisi de faire l’aller-retour dans la journée plutôt que de dormir au refuge, et nous avons échangé quelques mots sur la barre rocheuse avant de reprendre chacune notre chemin, à notre propre allure.

Ce que ce dénivelé m’a laissé

Le lendemain, en redescendant, j’ai senti dans mes cuisses ce que la montée avait vraiment coûté, cette fatigue précise et localisée qui n’a rien à voir avec la fatigue diffuse d’une longue marche à plat. Et pourtant, je suis repartie plus posée que je n’étais arrivée. Il y a quelque chose dans l’effort concentré d’une pente franche qui vide la tête plus efficacement qu’une longue marche tranquille : on ne pense plus qu’au pas suivant, à la respiration, à l’appui du bâton, et tout le reste s’efface pour quelques heures.

Si je devais conseiller cette montée à quelqu’un, je dirais qu’il faut partir tôt, ne pas sous-estimer les neuf cents mètres sous prétexte que la distance horizontale est courte, et accepter l’idée de faire demi-tour à la barre rocheuse si la météo tourne à l’orage, ce qui arrive vite en fin de journée sur ce massif en été. Le refuge n’ira nulle part, et un aller-retour raccourci vaut toujours mieux qu’une nuit passée à espérer que le ciel tienne. Je suis rentrée avec les jambes lourdes pendant deux jours, et une sensation de calme qui, elle, a duré bien plus longtemps que les courbatures.

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