Sentiers & randonnées

Les deux premiers jours du Wicklow Way, en Irlande, sans les illusions de départ

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Je suis partie seule, un matin d’avril, depuis Marlay Park, à la lisière sud de Dublin, pour marcher les deux premières étapes du Wicklow Way jusqu’à Glendalough. J’avais préparé cet itinéraire pendant des semaines, carte au 1:50 000 de l’Ordnance Survey Ireland dépliée sur la table de la cuisine, guide papier annoté au crayon. Je pensais savoir à peu près à quoi m’attendre. Ce que la préparation n’avait pas prévu, ce n’était pas le terrain, mais l’écart entre ce que les fiches techniques annoncent et ce que les jambes découvrent une fois sur place.

Un itinéraire que je croyais bien cerné sur le papier

Le Wicklow Way est le plus ancien sentier de grande randonnée balisé d’Irlande, ouvert à la fin des années 1970, et il relie Marlay Park, en banlieue de Dublin, à Clonegal, dans le comté de Carlow, sur environ 130 kilomètres. Les guides le présentent souvent comme accessible, presque doux, comparé aux grands GR continentaux. J’avais retenu ce mot, accessible, et j’avais construit mon plan autour de lui : deux jours, une trentaine de kilomètres, arrivée à Glendalough le second soir avant la tombée du jour.

Sur le papier, le dénivelé cumulé ne semblait pas énorme. J’avais sous-estimé un détail simple : dans les Wicklow Mountains, le sentier alterne sans cesse entre pistes forestières roulantes et sections de lande où chaque foulée coûte plus cher qu’elle n’en a l’air. Ce n’est pas la pente qui use, c’est la texture du sol.

Ce que j’avais mis dans le sac

  • Une veste imperméable respirante, testée sous la douche avant le départ pour vérifier qu’elle tenait encore l’eau
  • Des chaussures de randonnée déjà rodées sur une centaine de kilomètres, pas de chaussures neuves pour ce genre de terrain
  • Une carte papier et une carte téléchargée hors ligne sur le téléphone, en double sécurité
  • De quoi manger pour deux jours complets, les villages traversés étant petits et espacés
  • Des guêtres courtes, que je pensais accessoires et qui se sont révélées indispensables

Marlay Park à Glencree : une sortie de Dublin plus longue qu’annoncée

La première portion surprend par sa douceur trompeuse. On quitte le parc de Marlay par des allées gravillonnées, on longe des jardins, puis la forêt de Kilmashogue referme progressivement le paysage urbain derrière soi. Les panneaux de balisage, un petit marcheur jaune sur fond noir, ponctuent le parcours à intervalles réguliers, suffisamment pour rassurer sans jamais devenir redondants.

C’est après Kilmashogue que le rythme change. La montée vers Fairy Castle, puis la traversée vers Glencree, s’étire sur des pistes forestières en gravier qui n’en finissent pas de tourner. J’avais calculé ma progression sur une moyenne de trois kilomètres et demi à l’heure, une allure raisonnable sur sentier plat. Sur ces pistes en faux plat montant, entourées de plantations de pins serrées qui coupent le vent mais aussi la vue, j’ai perdu près d’une heure sur mon estimation du matin, sans incident, simplement parce que le terrain absorbe l’énergie autrement qu’un chemin de campagne français.

La lande de Djouce et le vrai visage du balisage

Le passage par Djouce Mountain, avec ses caillebotis de bois posés sur la tourbe, reste le moment le plus honnête de ces deux jours. La lande ouverte offre une vue dégagée sur Lough Tay, ce lac encaissé que les guides surnomment le lac Guinness à cause du contraste entre son eau sombre et la plage de sable clair à son extrémité. C’est beau, sans effet, et c’est aussi là que le temps irlandais a montré son vrai visage.

Le ciel était dégagé au départ de Glencree. En un peu plus d’une heure, une pluie fine et horizontale s’est installée, sans prévenir, portée par un vent qui n’existait pas trente minutes plus tôt. Les caillebotis, glissants sous la pluie, obligent à ralentir franchement, et le balisage, très fiable en forêt, devient plus difficile à repérer dans le brouillard bas qui accompagne parfois ces averses sur les crêtes.

Une randonneuse croisée près de Lough Tay, qui refaisait cette section pour la troisième fois, m’a dit une phrase que je n’ai pas oubliée : « Ici, on ne prépare pas la météo, on prépare à en changer trois fois par jour. »

Je n’avais pas sous-estimé la pluie en elle-même, j’avais sous-estimé sa vitesse d’installation. La veste testée sous la douche a tenu, les guêtres aussi, mais j’ai compris ce jour-là pourquoi les randonneurs locaux partent toujours avec une couche de plus que ce que le ciel du matin semble exiger.

Glendalough, et ce que deux jours suffisent à révéler

L’arrivée à Glendalough, en fin de second après-midi, se fait par la vallée boisée qui longe l’Upper Lake avant de rejoindre le site monastique fondé au sixième siècle par saint Kevin. Après deux jours de forêt et de lande, la tour ronde et les ruines de pierre apparaissent presque brutalement, encadrées par les deux lacs et les versants abrupts de la vallée glaciaire. C’est un site connu, parfois très fréquenté en journée par les visiteurs venus de Dublin en excursion, mais en fin d’après-midi, une fois les cars repartis, il retrouve un calme que je n’attendais pas après avoir lu tant de descriptions le présentant comme surpeuplé.

C’est précisément ce décalage qui m’a marquée dans ce court parcours : le Wicklow Way n’est ni la promenade sans relief que certains guides laissent entendre, ni le sentier exigeant que d’autres récits en font. Il est techniquement modéré, mais il demande une lecture fine du terrain, une vraie anticipation météo, et surtout de ne pas se fier uniquement au kilométrage affiché pour estimer sa journée.

Ce que je referais, ce que je changerais

Si je repartais demain sur cette même section, je garderais l’essentiel de mon équipement, mais je changerais ma manière de calculer les horaires. Plutôt que de me fier à une moyenne kilométrique unique, je découperais désormais l’étape selon la nature du terrain : forêt roulante, lande à caillebotis, sections exposées où le vent peut tout ralentir.

Quelques ajustements concrets, pour qui envisage cette même sortie en solo :

  • Prévoir une marge horaire d’au moins vingt pour cent sur les tronçons de lande, même quand le kilométrage semble faible
  • Vérifier les prévisions locales du comté de Wicklow la veille au soir, pas seulement celles de Dublin, les deux zones divergent souvent
  • Emporter systématiquement une couche imperméable même sous un ciel clair au départ
  • Ne pas compter sur les petits villages traversés pour du ravitaillement fiable en dehors des heures d’ouverture habituelles

Ce que j’emporte surtout de ces deux jours, c’est une évaluation plus honnête du sentier lui-même. Le Wicklow Way n’a pas besoin d’être présenté comme facile pour être accueillant, ni comme difficile pour être respecté. Il suffit de le marcher en écoutant ce que le terrain raconte, plutôt que ce que la fiche technique promettait avant le départ.

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