Sentiers & randonnées

Trois jours sur le chemin de Stevenson, entre Cévennes et fatigue franche

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Je suis partie du Monastier-sur-Gazeille avec l’idée de ne marcher que trois jours sur le chemin de Stevenson, une portion parmi les dix habituels, en sachant très bien que je laissais le sentier avant d’arriver dans les Cévennes profondes. Ce n’était pas un renoncement, plutôt une décision prise à l’avance : trois jours de marche itinérante, un sac complet, et voir ce que le corps en dirait une fois le confort du quotidien retiré.

Le poids du sac, avant tout le reste

La première leçon de ce genre de marche n’a rien à voir avec le paysage, elle tient au sac. J’étais partie avec un peu plus de dix kilos, tente légère, duvet, popote, trois jours de nourriture, et j’ai senti ce poids dès les premières montées après Le Monastier, sur des chemins agricoles qui grimpent sans prévenir entre deux hameaux. Le balisage GR70 est excellent sur toute cette portion, des marques blanc et rouge répétées à chaque intersection, et je n’ai jamais eu à sortir la carte pour douter de la direction, ce qui laisse toute l’attention disponible pour le corps plutôt que pour l’orientation.

Le terrain change de nature chaque jour : plateau agricole ouvert le premier jour, avec un vent qui traverse les champs sans obstacle, puis forêt de pins et de châtaigniers en descendant vers le Gévaudan, et enfin les premiers reliefs plus marqués à l’approche des Cévennes, où les chemins se resserrent entre des murets de pierre sèche. J’avais des chaussures de randonnée déjà rodées sur plusieurs centaines de kilomètres, un choix volontaire : une chaussure neuve sur un sentier de plusieurs jours est une prise de risque que j’évite depuis longtemps, après avoir vu trop d’ampoules gâcher des randonnées accompagnées.

Le deuxième jour, celui où tout pèse plus lourd

C’est le deuxième jour qui m’a le plus marquée, pas pour le dénivelé, raisonnable ce jour-là, mais pour la fatigue accumulée qui se fait sentir dans les épaules avant même de se faire sentir dans les jambes. J’ai croisé peu de monde, deux marcheurs en solitaire comme moi et un groupe qui avait pris un service de transport de bagages, ce qui m’a fait sourire en repensant à mon propre sac, plus lourd de plusieurs kilos par choix, pour l’expérience complète plutôt que pour le confort.

Vers la fin de l’après-midi, j’ai senti cette bascule bien connue des longues marches, où la fatigue cesse d’être physique pour devenir presque mentale, où chaque faux plat semble une montée. J’ai ralenti, j’ai bu plus que d’habitude, et j’ai accepté l’idée de m’arrêter une demi-heure plus tôt que prévu sur mon itinéraire du jour plutôt que de forcer jusqu’au point que je m’étais fixé le matin. C’est une discipline que j’ai mis des années à intégrer, autrefois en accompagnant des groupes où je devais lire cette fatigue chez les autres avant qu’ils ne la reconnaissent eux-mêmes.

Le sac ne s’allège pas avec la fatigue. C’est le corps qui doit apprendre à le porter autrement.

Un refuge complet et un plan qui a changé

Le deuxième soir, le gîte que j’avais repéré était complet, une chambrée réservée en totalité par un groupe organisé, et je me suis retrouvée à devoir improviser un bivouac dans un champ voisin, avec l’accord du propriétaire d’une ferme qui a l’habitude de voir passer les marcheurs du chemin de Stevenson. Ce genre d’imprévu, je le redoute moins qu’avant : j’ai fini par comprendre qu’un plan de marche itinérante n’est jamais qu’une hypothèse de travail, et que la nuit passée sous tente dans ce champ, avec le vent qui faisait claquer doucement la toile, reste l’un des souvenirs les plus nets de ces trois jours, plus net que n’importe quel gîte confortable.

Le troisième jour, j’ai marché plus lentement, consciente que j’arrivais au bout de ce que j’avais prévu, avec cette forme de tristesse légère qui accompagne toujours la fin d’une marche itinérante, même courte. J’ai croisé un tronçon où le chemin longe une rivière avant de remonter vers le village où je devais m’arrêter, et j’ai pris ce dernier kilomètre au ralenti, pour ne pas finir trop vite quelque chose que j’avais mis trois jours à construire pas à pas.

Ce que le rythme d’une marche de plusieurs jours change

Ce que j’ai retenu de ces trois jours, plus que le paysage cévenol lui-même, c’est la manière dont le corps ajuste son rythme quand on lui laisse le temps. Le premier jour, je marchais encore comme en sortie à la journée, avec cette tendance à vouloir avancer vite pour couvrir de la distance. Le deuxième jour, sans même y penser, mon allure avait ralenti, plus régulière, plus économe, comme si le corps avait compris de lui-même qu’il fallait durer plutôt que foncer. C’est une différence que je n’avais jamais vraiment ressentie sur des sorties d’une seule journée, où l’on peut se permettre de puiser dans les réserves sans en payer le prix le lendemain.

J’ai aussi remarqué combien le rapport au temps change sur plusieurs jours de marche. Les horaires du quotidien s’effacent, remplacés par des repères plus simples : la lumière du matin pour repartir, la fatigue de l’après-midi pour choisir où s’arrêter, la nuit qui tombe pour poser le sac. Ce n’est pas un luxe qu’on trouve facilement ailleurs, et c’est peut-être ce qui rend une marche itinérante différente d’une randonnée à la journée, même longue.

Ce que ces trois jours ont changé

Je n’ai pas fini le chemin de Stevenson, et je ne cherchais pas à le finir. Ce que je voulais, c’était sentir ce que la marche itinérante fait au corps sur la durée, au-delà d’une simple sortie à la journée : la fatigue qui s’accumule au lieu de se dissiper le soir même, le sac qui devient une extension du dos, et cette attention constante au terrain qui laisse peu de place pour ruminer autre chose. En rentrant, j’étais épuisée d’une fatigue franche, celle qu’on ne confond avec aucune autre, et étonnamment plus légère dans la tête que je ne l’étais en partant.

Pour qui voudrait tenter une portion similaire, je dirais de ne pas sous-estimer le poids du sac dans le calcul de la difficulté, bien plus que le dénivelé affiché sur les cartes, et de garder en tête qu’un gîte complet n’est jamais une urgence sur ce chemin tant fréquenté : il y a presque toujours un champ, une ferme, un randonneur croisé pour indiquer une solution de repli. Je repartirai un jour pour les jours qu’il me reste à parcourir, mais pas tout de suite. Ces trois jours-là avaient leur forme propre, et je préfère les laisser entiers plutôt que de les prolonger pour de mauvaises raisons.

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