Forêts & lacs

Dormir près du loch an Eilein, dans la forêt de Rothiemurchus

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J’ai pris le train à Édimbourg tôt le matin, avec un sac de bivouac et une question précise en tête : ai-je vraiment le droit de dormir dehors en Écosse, sans autorisation particulière, presque où je veux. La réponse, je l’ai trouvée en partie dans les textes avant de partir, et en partie sur le terrain, quand la pluie a changé tous mes plans.

Aviemore, porte d’entrée du Cairngorms

La ligne Highland Main Line relie Édimbourg à Inverness et s’arrête à Aviemore, petite ville de montagne au cœur du parc national des Cairngorms. Le trajet en train dure plusieurs heures, longe des vallées de plus en plus dégagées, et je me souviens du moment précis où les collines boisées ont laissé place à des plateaux plus nus, signe qu’on approchait des Highlands centraux. Depuis la gare, la forêt de Rothiemurchus commence à quelques kilomètres à peine, en marchant, ce qui rend l’endroit étonnamment accessible sans voiture.

Je n’avais jamais mis les pieds en Écosse avant ce voyage, et je m’attendais à des landes plutôt qu’à une forêt dense. Rothiemurchus m’a surprise dès les premiers mètres.

La forêt calédonienne de Rothiemurchus

Ce qui reste de la forêt calédonienne d’origine, cette forêt de pins sylvestres qui couvrait autrefois une grande partie des Highlands, survit ici en fragments, dont Rothiemurchus est l’un des plus étendus et des mieux préservés. Les pins y sont larges, tordus, avec une écorce rouge orangé qui prend feu sous la lumière rasante du soir. Ce n’est pas une forêt de sous-bois dense comme celles que je connaissais en France : les arbres sont espacés, la bruyère et la fougère aigle occupent le sol, et on marche presque sans effort entre les troncs.

C’est aussi une forêt connue pour abriter des espèces devenues rares ailleurs en Grande-Bretagne : l’écureuil roux, encore présent ici alors qu’il a largement disparu du sud du pays, et le grand tétras, un oiseau discret et menacé pour lequel plusieurs zones de la forêt sont protégées de la circulation hors sentiers. Je n’ai vu ni l’un ni l’autre ce jour-là, seulement des traces de chevreuil dans la boue près d’un ruisseau, mais savoir qu’ils étaient là, quelque part dans les pins, changeait la façon dont je marchais, plus attentive, plus silencieuse.

J’ai aussi remarqué, à plusieurs reprises, des panneaux discrets à l’entrée de certains layons, demandant aux visiteurs de rester sur les sentiers principaux pendant la période de nidification. Ce genre de restriction, aussi minime soit-elle, m’a rappelé que la liberté de marche dont bénéficie l’Écosse repose sur un équilibre assez fragile entre l’accès du public et la protection d’une faune qui a déjà perdu presque tout son habitat ailleurs dans le pays.

Le loch et son château en ruine

Le loch an Eilein apparaît après une bonne heure de marche depuis la lisière de la forêt, encaissé entre les pins, avec les ruines d’un petit château médiéval posées sur un îlot au milieu de l’eau. Le sentier qui en fait le tour est plat et bien tracé, et je l’ai suivi lentement, en m’arrêtant souvent pour regarder l’eau, très sombre, presque noire par endroits à cause de la tourbe environnante.

Il y a quelque chose dans un lac entouré de pins, sans aucune construction visible à part une ruine qu’on ne peut même pas atteindre, qui donne l’impression d’être arrivée quelque part que le temps a oublié de ranger.

Je m’y suis assise près d’une heure, à manger ce que j’avais emporté, en regardant la lumière descendre sur l’eau. C’est à ce moment-là que le ciel a commencé à changer, des nuages bas venant du nord-ouest, plus rapides que ce que j’avais anticipé.

Ce que dit vraiment le droit d’accès écossais

L’Écosse applique un principe très différent de celui qu’on connaît en France : le droit d’accès responsable, inscrit dans la loi de 2003, autorise en général la marche et le bivouac léger sur la plupart des terres non cultivées, y compris en forêt, à condition de respecter un code de conduite précis. Ce n’est pas une liberté totale : certaines zones du parc national des Cairngorms, notamment autour de certains lochs très fréquentés, appliquent des restrictions saisonnières, et il reste interdit de camper trop près des habitations, des routes ou dans des enclos agricoles.

Avant de partir, j’avais vérifié que la zone autour du loch an Eilein ne faisait pas partie des secteurs à permis, contrairement à ce qui existe par exemple du côté du Loch Lomond, plus au sud, où des zones de camping réglementé ont été mises en place à cause de la sur-fréquentation. C’est une nuance importante : le droit d’accès écossais n’est pas uniforme sur tout le territoire, et je pense que beaucoup de gens partent sans avoir vérifié ce détail.

Ce qu’il faut vérifier avant de bivouaquer là-bas

  • Se référer au Scottish Outdoor Access Code, qui détaille les zones et périodes soumises à des règles particulières, plutôt qu’à une idée générale de liberté totale.
  • Planter la tente pour une seule nuit, loin de toute habitation, et repartir en ne laissant absolument aucune trace, feu compris.
  • Prévoir un équipement contre le vent et la pluie même en été, le climat des Cairngorms change très vite malgré une météo favorable au départ.
  • Éviter les zones signalées comme sensibles pour le grand tétras pendant la période de reproduction, au printemps.
  • Se renseigner sur les niveaux d’eau et les tourbières avant de quitter les sentiers balisés, le sol autour des lochs peut être trompeusement mou.

Une nuit qui n’a pas suivi le plan

Je comptais planter ma tente sur une petite clairière repérée en amont, à une bonne distance du loch, comme le recommande le code d’accès. Mais la pluie est arrivée plus tôt et plus fort que prévu, portée par un vent qui traversait la forêt en faisant plier les pins avec un bruit que je n’avais jamais entendu, sourd et continu. J’ai renoncé à la clairière prévue, trop exposée, et j’ai reculé vers un bosquet plus dense où les troncs coupaient une partie du vent. Ce n’était pas l’emplacement que j’avais repéré sur la carte, seulement celui que la météo m’a laissé, et j’ai passé une bonne partie de la nuit éveillée, à écouter la pluie frapper le tissu de la tente en me demandant si j’avais bien choisi un terrain assez plat.

Au matin, la pluie s’était arrêtée, et la forêt sentait la résine mouillée, une odeur forte et presque sucrée que je n’ai retrouvée nulle part ailleurs depuis. Je suis repartie fatiguée, un peu trempée, mais avec le sentiment très clair d’avoir compris quelque chose sur cette forêt que je n’aurais pas appris par temps calme : à quel point le droit d’accès écossais suppose qu’on sache s’adapter, et pas seulement qu’on connaisse la loi.

Ce que je retiens surtout de cette nuit, c’est qu’un bivouac réussi ne dépend pas seulement de la légalité du lieu, mais de la lucidité avec laquelle on accepte de changer de plan quand le ciel en décide autrement.

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