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Je suis arrivée à l’entrée de la forêt de Compiègne un peu avant dix-neuf heures, en pleine mi-septembre, avec un simple sac contenant une veste chaude, une lampe frontale et une thermos de thé déjà tiède. Je venais pour le brame du cerf, cette période de quelques semaines où les mâles se répondent à grands cris rauques dans le sous-bois, et où la forêt tout entière semble changer de rythme à mesure que le jour baisse.
Comment je m’y suis prise pour venir
Je vis dans le sud, mais j’ai profité d’un passage par Paris pour faire l’aller-retour en train, depuis la gare du Nord, jusqu’à Compiègne. Le trajet dure un peu moins d’une heure, et depuis la gare, il faut encore compter une bonne marche, ou un court trajet en taxi, pour rejoindre les abords de la forêt côté Saint-Jean-aux-Bois, où se concentrent la plupart des zones d’écoute organisées pendant la période du brame. Je n’avais pas anticipé cette dernière partie du trajet, et j’ai dû presser le pas pour arriver avant la tombée du jour, ce qui n’est jamais l’idéal quand on cherche à observer un animal aussi sensible au bruit.
Avec le recul, je conseillerais à quiconque n’a pas de voiture de prévoir une marge d’au moins une heure entre la gare et le point de rendez-vous, plutôt que de courir comme je l’ai fait. La forêt de Compiègne est immense, plusieurs milliers d’hectares de futaies royales, et se tromper de lisière signifie parfois marcher des kilomètres supplémentaires dans le noir avant de trouver l’endroit prévu.
Attendre, avant que quoi que ce soit ne commence
Je me suis installée en lisière d’une clairière connue pour ces observations, à bonne distance des chemins les plus fréquentés, sur les conseils d’un garde forestier croisé quelques jours plus tôt. Les premières minutes d’attente sont toujours les plus longues : le silence du sous-bois, à cette heure, se remplit surtout de bruits ordinaires, un oiseau, une brindille cassée par un animal invisible, sans rien qui annonce encore le brame.
Le sol, sous les grands chênes, était encore sec de l’été, couvert d’une épaisse couche de feuilles qui craquait au moindre pas, ce qui m’a forcée à rester parfaitement immobile plutôt que de chercher une position plus confortable. Je portais des chaussures de randonnée basses, suffisantes pour le chemin d’accès, mais j’ai regretté de ne pas avoir emporté une paire plus isolante une fois assise sans bouger pendant deux heures sur la terre déjà froide.
Le froid est monté doucement à mesure que le soleil descendait derrière les grands chênes, et j’ai regretté, comme presque chaque fois, de ne pas avoir emporté une couche supplémentaire. C’est une erreur que je continue de faire, malgré les années passées à conseiller aux autres de prévoir plus de chaud qu’ils ne pensent en avoir besoin. Ce jour-là, faute de mieux, j’ai fini par m’asseoir sur mon sac à dos vidé de son contenu, pour isoler un peu mes jambes de la terre.
Le premier cri, et ce qu’il fait au corps
Le premier brame est arrivé sans prévenir, un cri rauque et puissant venu de quelque part dans le sous-bois, suivi d’un silence complet, comme si toute la forêt retenait son souffle en même temps que moi. Je connaissais le son pour l’avoir entendu en enregistrement, mais rien ne prépare vraiment à l’intensité du cri réel, porté par l’air froid du soir sur des centaines de mètres.
Un guide naturaliste présent ce soir-là m’a chuchoté que le brame n’était pas un chant, mais un avertissement : « chaque cri dit aux autres mâles : cette harde est à moi, restez loin. »
Un deuxième cerf a répondu quelques minutes plus tard, plus loin, et les deux se sont répondu par intermittence pendant près d’une heure, sans que je ne les voie jamais directement, seulement leurs voix qui traversaient l’obscurité grandissante du sous-bois.
Ce que la nuit tombante change dans la forêt
La forêt de Compiègne, en pleine journée, ressemble à n’importe quel massif domanial fréquenté : sentiers larges, familles en balade, joggeurs, cyclistes croisés sur les grandes allées forestières héritées des chasses royales. Mais à cette heure du brame, tout change. Les visiteurs se font rares, les bruits ordinaires du jour disparaissent, remplacés par ce chœur intermittent de cris rauques venus de toutes les directions à la fois. J’ai eu, à plusieurs reprises pendant l’attente, l’impression très nette que la forêt entière avait changé de nature, qu’elle appartenait, pour ces quelques heures, entièrement aux cerfs plutôt qu’aux promeneurs.
Je suis restée assise, immobile, pendant près de deux heures, jusqu’à ce que le froid devienne difficile à ignorer et que la nuit soit complètement installée. Je n’ai vu qu’une silhouette, brièvement, un cerf traversant une clairière éclairée par la lune montante, avant de disparaître aussitôt dans les fourrés. Ce bref aperçu a suffi à justifier toute l’attente qui avait précédé.
À qui s’adresse vraiment cette sortie
Je ne recommanderais pas cette soirée à quelqu’un qui a besoin de résultats garantis ou de mouvement pour rester concentré. On peut attendre longtemps sans rien entendre, ou entendre beaucoup sans jamais rien voir, et il faut accepter cette part d’incertitude avant de partir. Ce n’est pas non plus une sortie adaptée aux jeunes enfants, qui ont souvent du mal à tenir l’immobilité et le silence nécessaires sur une durée aussi longue, dans le froid, sans lampe pour se rassurer.
En revanche, pour qui aime attendre sans garantie, et trouve une forme de calme dans le fait de ne rien contrôler du moment où l’animal se manifestera, c’est exactement le genre de soirée qui reste en mémoire bien après le retour.
Pour observer le brame sans déranger
- Rester silencieuse et immobile, le moindre mouvement brusque fait fuir les animaux
- Prévoir des vêtements bien plus chauds que ne le laisse penser la température de la journée, et de quoi s’isoler du sol si l’on doit s’asseoir
- Se renseigner auprès des offices de tourisme locaux sur les sorties accompagnées, souvent plus respectueuses de la faune
- Ne jamais s’approcher des animaux ni utiliser de lampe forte en direction du sous-bois
Repartir dans le noir complet
J’ai repris le chemin du retour à la seule lumière de ma lampe frontale réglée au plus faible, en essayant de ne pas troubler ce qui continuait à se jouer autour de moi dans l’obscurité. Les cris se sont poursuivis derrière moi tandis que je m’éloignais, de plus en plus étouffés à mesure que je regagnais les abords du village.
Le lendemain, avant de reprendre le train, j’ai fait un détour par le château de Pierrefonds, à une vingtaine de minutes de route de la forêt, dont les tourelles surgissent de manière presque irréelle au-dessus des arbres. Ce n’est pas un ajout indispensable au voyage, mais après une soirée passée immobile dans le noir, marcher au grand jour autour d’un monument aussi spectaculaire m’a semblé un bon contrepoint, une façon de revenir doucement à un rythme plus ordinaire.
Ce genre de sortie ne ressemble à aucune autre marche que je fais habituellement : pas de dénivelé, pas de kilomètres à compter, seulement une attente immobile dans le froid, récompensée par quelques minutes de cris qui rappellent, aussi brièvement soit-il, que ces forêts domaniales si familières abritent encore une vie sauvage entière, largement indifférente à nos horaires et à nos sentiers balisés.


