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Je suis arrivée à Tronçais un mardi de fin d’été, après une nuit passée dans un train qui m’avait déposée à Montluçon aux aurores. J’avais deux sacs, un carnet et l’idée un peu vague de marcher jusqu’à fatigue. Ce que je ne savais pas encore, c’est que cette forêt allait me forcer à ralentir bien plus que prévu, et que ce ralentissement serait, au fond, la seule chose que j’étais venue chercher.
Une forêt plantée pour durer
Tronçais n’est pas une forêt ancienne au sens où on l’entend souvent. Elle a été largement replantée sous Colbert, à la fin du dix-septième siècle, pour fournir en bois les chantiers navals du royaume. Les chênes qu’on y voit aujourd’hui, certains dépassant les trois cents ans, sont donc le résultat d’une décision administrative vieille de plusieurs siècles, prise pour une marine qui n’a jamais eu besoin de ces arbres précis. C’est une pensée qui m’a suivie tout le long de ma marche : ces troncs droits et hauts, sans branches basses, ont été élagués depuis des générations pour donner du bois de charpente et de tonnellerie, pas pour être beaux. Et pourtant, ils le sont, d’une manière presque austère.
L’Allier n’est pas la destination nature la plus citée de France, et c’est en partie pour cela que j’ai choisi d’y aller. Je voulais une forêt sans afflux de visiteurs un mardi matin, et je l’ai trouvée.
Marcher sous les chênes
La sensation, en entrant dans les parcelles les plus anciennes, est difficile à décrire sans paraître exagérée. Les troncs montent très haut avant de se ramifier, si bien que la canopée forme une sorte de plafond loin au-dessus de la tête, et le sous-bois reste dégagé, presque nu, tapissé de feuilles mortes et de mousse claire. On marche sans avoir à écarter de branches, sans obstacle, dans un silence que seuls les pas et, de temps en temps, un pivert, viennent rompre.
J’ai suivi un sentier balisé vers le rond de Tronçais, un carrefour forestier à partir duquel plusieurs allées rectilignes s’ouvrent comme les rayons d’une roue, héritage direct des plans de gestion forestière du dix-huitième siècle. Je m’y suis assise une bonne demi-heure, sans autre objectif que de regarder la lumière changer sur l’écorce grise des troncs.
Ce genre de carrefour, avec ses allées qui filent droit sur plusieurs centaines de mètres avant de se perdre dans la pénombre, donne une impression étrange de perspective forcée, presque comme si la forêt avait été dessinée avant d’être plantée, ce qui est d’ailleurs assez proche de la vérité. J’ai marché dans deux ou trois directions différentes, juste pour voir où elles menaient, sans carte précise, en me fiant aux quelques panneaux de loin en loin. Je me suis perdue une bonne vingtaine de minutes dans une parcelle plus jeune, aux troncs plus fins et plus serrés, avant de retomber par hasard sur l’allée principale. Ce petit égarement, loin de m’inquiéter, m’a plutôt amusée : il n’y avait ni pente ni obstacle qui rendait la chose dangereuse, seulement une confusion agréable, sans conséquence.
Je n’avais rien à prouver à cette forêt, et c’est peut-être pour ça qu’elle m’a rendu quelque chose que je ne demandais pas : le sentiment très net que le temps pouvait s’écouler sans que j’aie besoin de le remplir.
Ce que la lumière fait, quand elle change
J’ai commencé l’après-midi sous un ciel plutôt couvert, et le sous-bois avait cette teinte grise et uniforme qui aplatit les formes. Puis, vers seize heures, le ciel s’est dégagé par plaques, et des rais de lumière se sont mis à tomber presque à la verticale entre les troncs, découpant des colonnes dorées dans la poussière et les insectes en suspension. Ce n’est pas un effet rare en forêt, mais dans une futaie aussi régulière que celle de Tronçais, avec ces alignements de chênes tous à peu près du même âge, l’effet prend une dimension presque architecturale, comme une nef.
Je n’ai pas de mot savant pour ce que ça fait au corps, mais j’ai remarqué que ma respiration ralentissait, que je marchais plus doucement sans le décider, que je regardais en haut plus souvent qu’en bas. Ce n’est pas une promesse de bien-être que je fais ici, seulement une observation, faite ce jour-là, dans ces conditions précises.
Un point d’eau au milieu des chênes
Tronçais n’est pas qu’une forêt de bois debout : elle abrite aussi plusieurs étangs aménagés au fil des siècles, dont l’étang de Saint-Bonnet, le plus connu, entouré d’une berge herbeuse où les familles du coin viennent parfois pique-niquer le week-end. Je m’y suis arrêtée en fin de journée, après plusieurs heures de marche, et le contraste avec la forêt dense était net : le ciel s’ouvrait d’un coup, l’eau renvoyait la lumière basse du soir, et les libellules rasaient la surface. Je n’ai pas nagé, l’eau était fraîche et le vent s’était levé, mais je me suis assise sur la berge assez longtemps pour voir deux hérons cendrés se poser puis repartir.
C’est un lieu très différent du reste de la forêt, plus ouvert, plus habité aussi, et je pense que c’est justement ce contraste qui rend la marche intéressante : on alterne entre l’enfermement vertical des chênes et ces respirations d’eau et de ciel. En repartant de l’étang, j’ai croisé un couple de retraités qui pêchaient en silence depuis une petite jetée de bois, et on a échangé quelques mots sur la météo, rien de plus, mais ça m’a rappelé que cette forêt, malgré son calme, restait un lieu de vie locale, pas seulement un décor pour marcheuse de passage.
Ce qu’il faut savoir avant d’y aller
- La forêt se rejoint en train jusqu’à la gare de Montluçon, puis par la route sur une vingtaine de minutes, il n’y a pas de desserte directe jusqu’aux parcelles forestières.
- Le terrain est globalement plat à légèrement vallonné, ce qui en fait une marche accessible même après un trajet de nuit fatigant.
- Le sous-bois dégagé rend l’orientation trompeuse : les troncs se ressemblent tous, mieux vaut suivre les allées balisées plutôt que couper à travers les parcelles.
- La fin d’été et l’automne offrent la lumière la plus nette, quand le feuillage commence à s’éclaircir sans être encore tombé.
- Les étangs ne sont pas tous aménagés pour la baignade, et je n’ai pas vérifié ceux qui le sont, donc je me suis contentée de regarder.
Ce que j’en ai gardé
Je suis repartie de Tronçais le lendemain, sans avoir fait de grande découverte ni vécu de moment spectaculaire, et c’est exactement ce que je retiens de mieux de cette forêt. Elle n’exige rien, elle ne propose pas de point de vue à photographier absolument, elle offre simplement des heures de marche sous des arbres très vieux, plantés par des gens qui ne verraient jamais leur maturité. Il y a quelque chose de reposant dans cette absence totale d’urgence, quelque chose que j’ai retrouvé dans mon corps bien après être rentrée, quand je me suis surprise à marcher plus lentement dans les rues, juste pour voir ce que ça changeait.


