Bord de mer

Les calanques de Cassis à pied, sans bateau

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J’étais partie de la gare de Cassis avec l’idée de rejoindre la calanque d’En-Vau à pied, en passant par Port-Miou et Port-Pin, un itinéraire que des habitués du coin m’avaient décrit comme accessible mais que j’ai trouvé, sur le terrain, nettement plus exigeant que prévu. C’est souvent comme ça avec les calanques : la carte les fait paraître proches les unes des autres, et le corps découvre autre chose une fois sur les rochers.

Un sentier qui monte, descend, et recommence

Le premier tronçon, jusqu’à Port-Miou, suit une route large et ombragée, presque trompeuse tant elle est facile. Après Port-Pin, le sentier change de nature. On grimpe sur des dalles de calcaire blanc, on redescend dans des vallons secs plantés de pins parasols, et le tracé, balisé mais parfois discret entre les rochers, demande de regarder où on pose les pieds plus que le paysage. J’ai glissé une fois sur une plaque de calcaire poli par le passage, sans conséquence sinon un genou éraflé et un peu d’orgueil froissé. Ce n’est pas un sentier technique au sens alpin du terme, mais ce n’est pas non plus une promenade, et je comprends mieux maintenant pourquoi certains panneaux à l’entrée du massif recommandent de bonnes chaussures plutôt que des sandales.

La chaleur, ce jour-là, a compté autant que le relief. Le calcaire blanc renvoie la lumière du soleil, et l’ombre se fait rare sur les crêtes qui séparent les calanques les unes des autres. J’avais prévu plus d’eau que d’habitude, une habitude héritée de mes années à accompagner des groupes en montagne, où sous-estimer la chaleur reste une des erreurs les plus banales et les plus évitables.

En-Vau, enfin

La descente vers la calanque d’En-Vau se fait par une sorte de cheminée rocheuse équipée de quelques prises et d’une chaîne, un passage qui surprend la première fois qu’on l’aborde sans y être préparée. On descend presque en escalade légère, le sac tirant vers l’arrière, avant que la calanque ne s’ouvre d’un coup en contrebas, eau turquoise entre deux parois blanches. J’ai posé le sac sur les galets et je suis restée un moment sans bouger, le temps que le corps comprenne qu’il pouvait enfin s’arrêter.

Un pêcheur installé sur les rochers m’a dit qu’il venait ici depuis l’enfance et qu’il ne se lassait jamais de cette descente, même fatiguante. « On la mérite, cette eau-là », a-t-il ajouté en riant.

L’eau d’En-Vau est vraiment aussi claire qu’on le dit, au point qu’on voit le fond bien au-delà de ce que je m’attendais. Je m’y suis baignée longuement, ce qui a effacé d’un coup la fatigue accumulée sur le sentier, ou du moins l’a rendue plus supportable. C’est une des choses que je retiens le plus souvent de ce genre de journée : l’effort et la récompense sont rarement séparés par beaucoup de temps, dans les calanques, et c’est peut-être ce qui rend le lieu si particulier.

Le retour, moins glorieux

Remonter la cheminée rocheuse avec les jambes déjà fatiguées par la baignade et la chaleur a été plus laborieux que la descente. J’ai croisé une famille qui hésitait à s’engager dans le même passage, les enfants clairement peu enthousiastes, et je leur ai proposé de passer devant pour ne pas les presser. Ce genre de petit échange, entre gens qui ne se connaissent pas mais partagent le même rocher difficile, fait aussi partie de ce que j’aime dans ces sentiers.

J’ai choisi de revenir par le même chemin plutôt que par la calanque de l’Oule, plus longue, parce que la lumière commençait à baisser et que je préfère, sur ce genre de terrain, garder de la marge plutôt que courir après le jour. C’est une leçon que je répète souvent, à moi-même autant qu’aux autres : dans les calanques comme en montagne, mieux vaut rentrer un peu tôt et fatiguée que tard et inquiète.

Ce qui compte, sur ce terrain

  • De bonnes chaussures de marche, le calcaire poli glisse plus qu’on ne l’imagine
  • Beaucoup d’eau, l’ombre est rare une fois passé Port-Pin
  • Un maillot de bain porté dès le départ, pour ne pas perdre de temps à se changer sur les galets
  • De la marge horaire, la remontée fatigue toujours plus que prévu

Un terrain qui trompe sur ses distances

Ce qui me frappe encore, en repensant à cette journée, c’est à quel point les calanques trompent sur les distances qu’elles semblent proposer. Sur une carte, Port-Miou, Port-Pin et En-Vau paraissent presque voisines, séparées par quelques centimètres qui donnent l’illusion d’une promenade de bord de mer. Sur le terrain, chaque crête franchie coûte en jambes et en souffle, et le calcaire, loin d’être un sol neutre, réclame une attention de tous les instants, surtout dans les zones où il a été poli par des années de passage. J’ai accompagné, dans une autre vie, des groupes qui abordaient ce genre de massif avec l’énergie d’une balade en front de mer, et je les ai vus déchanter dès la première montée sérieuse. Le paysage donne envie d’aller vite, la roche impose le contraire.

Il y a aussi cette question de la chaleur qui monte du sol autant qu’elle descend du ciel, un phénomène qu’on associe rarement au bord de mer et qui pourtant définit une bonne partie de la sensation physique dans les calanques en pleine journée. Le calcaire blanc emmagasine la lumière et la restitue, si bien qu’on marche parfois dans une sorte de four à ciel ouvert, cerné d’un bleu éclatant qui n’a rien de reposant pour les yeux non protégés. J’ai croisé plusieurs marcheurs, ce jour-là, visiblement pris de court par cette chaleur réfléchie, cherchant l’ombre rare des rares pins accrochés aux vallons.

Pourquoi j’y reviens malgré tout

Malgré cette exigence physique, ou peut-être justement à cause d’elle, les calanques restent un des endroits où je ressens le plus nettement ce contraste entre effort et apaisement. La baignade à En-Vau, après la descente en escalade légère, n’efface pas simplement la fatigue, elle la transforme en quelque chose qui ressemble à de la satisfaction. C’est rare, je trouve, de sentir un lien aussi direct entre ce qu’on donne physiquement et ce qu’on reçoit en retour, presque immédiatement, sans détour.

Je suis repartie de Cassis les jambes lourdes et les épaules brûlées malgré la crème solaire, mais avec cette sensation particulière que seuls certains lieux donnent, celle d’avoir mérité l’eau dans laquelle on vient de nager. Je crois que c’est exactement pour ça que je reviens dans les calanques, année après année, malgré le sentier qui ne devient jamais vraiment plus facile.

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