Bord de mer

Belle-Île-en-Mer, une traversée pour se poser

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Je suis montée sur le bateau à Quiberon un peu tendue, sans raison précise, sinon cette agitation qui reste souvent collée à moi les premiers jours après une période chargée. La traversée vers Belle-Île n’est pas longue, mais elle marque une coupure nette, celle qu’on ressent quand la côte disparaît derrière et qu’il ne reste que l’eau autour du bateau. Je me suis installée à l’avant, sur le pont, malgré le vent, parce que j’avais besoin de ce moment-là plus que du confort de la cabine.

Une île qui ne se laisse pas presser

Belle-Île porte bien son nom, mais ce qui m’a marquée en premier, ce n’est pas tant sa beauté que son échelle. On peut en faire le tour en plusieurs jours de marche, sur des sentiers côtiers qui alternent falaises abruptes à l’ouest et criques plus abritées à l’est, sans jamais retomber tout à fait sur le même paysage. J’ai choisi de marcher côté sauvage, vers les Aiguilles de Port-Coton, ce chaos de rochers dressés dans l’eau que la houle atlantique vient frapper sans relâche, même par temps calme.

Le sentier, à cet endroit, longe le bord sur une lande rase battue par le vent presque en permanence. J’ai croisé peu de monde ce jour-là, quelques marcheurs, un couple de photographes venus pour la lumière du soir, et cette relative solitude a fini par compter autant que le paysage lui-même. Il y a quelque chose dans le fait de marcher longtemps sans croiser personne, face à une mer qui ne s’arrête jamais de bouger, qui remet les choses à leur juste taille.

Le gîte, et ce qu’on y trouve

J’avais réservé une chambre dans une maison tenue par une habitante de l’île, près de Bangor, avec vue sur les champs plus que sur la mer, ce qui m’allait très bien après une journée passée face au vent. Le soir, elle m’a raconté qu’elle avait grandi ici, qu’elle était partie vivre sur le continent pendant des années avant de revenir, et que l’île lui avait manqué d’une façon qu’elle n’avait jamais réussi à expliquer complètement à ceux qui n’y avaient jamais vécu.

« On croit qu’on part pour voir autre chose, m’a-t-elle dit, et on revient parce qu’on a compris ce qu’on avait laissé. »

J’ai pensé à cette phrase pendant plusieurs jours après mon retour. Il y a des lieux qui donnent ce genre de conversation sans qu’on l’ait cherchée, simplement parce que le rythme y est différent, plus lent, plus disposé à l’échange.

Le plan qui a raté, et qui est devenu autre chose

J’avais prévu de rejoindre Sauzon le lendemain par le sentier côtier, une marche que je pensais raisonnable dans la journée. Le vent s’est levé plus fort que prévu en début d’après-midi, et j’ai dû réviser mon plan à mi-parcours, en coupant par l’intérieur des terres plutôt que de continuer à longer une côte de plus en plus exposée. Sur le moment, j’étais un peu déçue de ne pas terminer le tracé que je m’étais fixé. Avec le recul, cette traversée par l’intérieur, à travers des champs et des hameaux tranquilles, m’a montré une facette de l’île que je n’aurais pas vue autrement, plus posée, plus habitée, loin de la mise en scène spectaculaire de la côte sauvage.

Sauzon m’a accueillie en fin d’après-midi, ses maisons colorées alignées le long du port, et je me suis assise sur le quai avec la fatigue de la marche et ce petit sentiment d’avoir dévié de mon plan sans en être vraiment contrariée. C’est une chose que j’ai apprise avec le temps, à force de conduire des randonnées qui ne se déroulaient jamais exactement comme prévu : le plan qui rate devient souvent le souvenir qu’on garde le plus longtemps.

Ce que la traversée laisse, après

En reprenant le bateau vers Quiberon quelques jours plus tard, j’étais fatiguée d’une fatigue différente de celle avec laquelle j’étais arrivée, plus calme, plus posée dans le corps. Belle-Île ne donne pas de solutions à ce qu’on emporte avec soi en arrivant, mais elle donne du temps et de l’espace, et parfois c’est exactement ce qu’il faut pour que les choses se remettent doucement en place.

Pour préparer une traversée de ce genre

  • Prévoir des vêtements coupe-vent, l’ouest de l’île est exposé même par beau temps
  • Réserver l’hébergement à l’avance en saison, les chambres chez l’habitant se remplissent vite
  • Garder de la souplesse dans l’itinéraire, le vent peut changer un plan de marche en quelques heures
  • Prendre le temps de parler avec les habitants, une grande partie de ce que l’île donne passe par eux

Ce que la côte sauvage impose au corps

En repensant à la marche vers les Aiguilles de Port-Coton, je me rends compte que c’est le bruit, plus encore que le paysage, qui m’a le plus marquée. La houle atlantique qui vient frapper les rochers dressés produit un fracas presque continu, différent du bruit plus régulier d’une plage ordinaire, et ce bruit-là occupe l’esprit d’une façon particulière. On ne peut pas vraiment penser à autre chose en marchant le long de cette côte, le fracas de l’eau contre la roche impose sa propre cadence, et je crois que c’est précisément cette occupation forcée de l’attention qui rend la marche si reposante malgré l’exigence physique du terrain, entre passages étroits et lande instable sous les pieds par grand vent.

J’ai aussi remarqué, en observant les rares marcheurs croisés ce jour-là, à quel point chacun semblait avancer à son propre rythme, sans cette pression de groupe qu’on retrouve parfois sur des sentiers plus fréquentés. Belle-Île, même en pleine saison, garde des portions de côte sauvage suffisamment vastes pour qu’on s’y sente réellement seule, dans le bon sens du terme, celui qui laisse de la place pour respirer plutôt que celui qui inquiète.

Une dernière image, avant le bateau

Le matin de mon départ, je suis retournée marcher un moment près du port de Sauzon avant de reprendre le bateau, simplement pour prolonger un peu la sensation des jours précédents. Les pêcheurs préparaient leur matériel, une odeur de café sortait d’un petit bar encore presque vide, et j’ai eu ce sentiment très net que l’île continuerait son rythme propre bien après mon départ, indifférente à mon passage, ce qui n’a rien de triste, c’est plutôt rassurant. On repart de ces endroits-là avec l’impression d’avoir été accueillie sans avoir dérangé quoi que ce soit, et c’est peut-être ce qu’on peut espérer de mieux d’un lieu qu’on visite.

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