Grands espaces

Le train qui s’arrête au bord de la lande de Rannoch

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La première fois que j’ai entendu parler de Rannoch Moor, c’était par un guide de randonnée écossais qui m’avait dit, presque en passant, qu’il existait une gare sans route pour y accéder. J’ai mis un moment à comprendre qu’il ne plaisantait pas. Rannoch Station, au cœur des Highlands, est desservie par la West Highland Line, mais aucune route carrossable ne relie ce hameau au reste du réseau routier écossais. On y arrive en train, ou on n’y arrive pas.

Comment on accède vraiment à la lande

Le trajet en train depuis Glasgow Queen Street prend environ trois heures, et la ligne elle-même fait partie de l’expérience : elle traverse Rannoch Moor sur un remblai posé sur des couches de bruyère et de tourbe, une prouesse d’ingénierie du dix-neuvième siècle que les ingénieurs de l’époque ont dû littéralement faire flotter au-dessus du marécage. Je suis descendue à Rannoch Station un matin de fin d’été, avec pour seul horizon la lande elle-même et les montagnes du Black Mount au loin. Il n’y a, à la gare, qu’un bâtiment ancien et une poignée de maisons. Les derniers kilomètres vers l’intérieur de la lande se font uniquement à pied, sur des sentiers qui traversent la tourbière et longent le Loch Laidon.

J’avais lu, avant de partir, que la ligne ferroviaire elle-même avait posé d’énormes difficultés aux ouvriers du dix-neuvième siècle, au point que certains tronçons avaient dû être reconstruits plusieurs fois avant de tenir sur ce sol spongieux. En descendant du train, j’ai compris pourquoi : le sol cède légèrement sous chaque pas, une sensation étrange, presque élastique, très différente de la terre compacte des sentiers de montagne auxquels j’étais habituée. Un employé de la gare, l’un des rares habitants permanents du hameau, m’a expliqué que l’hiver, la neige peut isoler complètement Rannoch Station pendant plusieurs jours, le train restant alors le seul lien avec le reste du pays.

Le vent et la lumière qui changent tout, très vite

Ce qui m’a le plus marquée, c’est la rapidité avec laquelle le temps peut changer sur Rannoch Moor. J’étais partie sous un ciel clair, et en moins de deux heures, une brume basse s’est installée, effaçant complètement les sommets qui délimitaient l’horizon quelques minutes plus tôt. Le vent, lui, ne s’arrête jamais vraiment sur cette lande ouverte, il traverse la bruyère en vagues visibles, presque comme sur l’eau. J’ai compris ce jour-là pourquoi les guides locaux insistent autant sur l’équipement : sur un terrain aussi plat et dégagé, il n’y a nulle part où s’abriter si le temps tourne, et il tourne souvent.

La couleur de la lande elle-même change selon la saison et selon l’heure, ce que je n’avais pas anticipé. En fin d’été, la bruyère prend une teinte violette assez dense qui recouvre presque tout le sol visible, avant de virer au brun roux dès les premières semaines d’automne. Sous le soleil bas du matin, cette bruyère violette semblait presque phosphorescente, puis elle est devenue grise et terne dès que la brume s’est installée, comme si tout le paysage avait perdu sa couleur d’un coup. Je n’ai jamais vu un lieu changer d’ambiance aussi vite sans qu’aucun élément physique du décor ne bouge réellement.

Sur Rannoch Moor, la distance ne se mesure pas en kilomètres mais en minutes avant que le brouillard n’efface le prochain repère.

Où dormir à proximité, et pourquoi il faut anticiper

Il n’existe pas d’hébergement à Rannoch Station même, en dehors d’une auberge ferroviaire très simple. La plupart des visiteurs choisissent de loger à Bridge of Orchy ou à Kinloch Rannoch, deux villages accessibles par la route et bien reliés au réseau de trains ou de cars locaux. Je recommande de réserver son hébergement avant de partir plutôt que de compter sur une improvisation sur place, car l’offre est limitée et les distances entre les villages, même courtes sur la carte, prennent du temps sur des petites routes de montagne.

  • Vérifier les horaires de train à l’avance, certains trains ne s’arrêtent à Rannoch Station que sur demande.
  • Emporter des vêtements imperméables même par beau temps au départ, la météo change vite sur la lande.
  • Prévoir de la nourriture et de l’eau pour la journée, il n’y a aucun commerce sur place.
  • Informer quelqu’un de son itinéraire si l’on marche seule, le réseau mobile est absent sur une grande partie de la lande.

Ce que le vide écossais fait au corps, différemment de la montagne

J’ai beaucoup marché en montagne dans ma vie, avant même de devenir autrice, et je pensais connaître la sensation d’être petite face à un paysage. Rannoch Moor m’a donné une version différente de cette sensation, plus horizontale, presque plus inquiétante par moments, parce qu’il n’y a pas de sommet vers lequel orienter son regard, seulement une étendue plate qui semble continuer indéfiniment sous la brume. J’ai ressenti une forme de calme, mais un calme qui demandait une attention constante : vérifier la direction, écouter le vent, ne jamais perdre de vue le tracé de la voie ferrée qui reste, en réalité, le seul repère fiable sur toute la lande.

Je me souviens précisément du moment où j’ai décidé de rebrousser chemin plutôt que de continuer vers le Loch Laidon comme je l’avais initialement prévu. La brume avait épaissi au point que je ne distinguais plus la ligne de crête du Black Mount, et le sentier lui-même devenait difficile à suivre dans la bruyère haute. Ce n’était pas une décision dramatique, juste une évaluation froide de la situation, mais elle m’a rappelé à quel point ce genre de terrain exige qu’on reste lucide même quand tout semble calme en apparence. Rentrer plus tôt que prévu n’a rien enlevé à la force de ce que j’avais vu jusque là.

La solitude qui pèse plus qu’elle ne repose, ici

Contrairement à d’autres grands espaces que j’ai pu visiter, je n’ai pas ressenti à Rannoch Moor ce sentiment d’apaisement immédiat. La solitude y est plus rude, plus exigeante, en partie à cause du climat et en partie à cause de l’isolement réel du lieu : pas de route, pas de réseau, un seul train qui repasse en fin de journée. J’étais soulagée de remonter dans le wagon quand il est arrivé, et je pense que c’est précisément ce que ce paysage impose : il ne se laisse pas apprivoiser en une seule visite tranquille, il demande d’accepter d’être un peu mise à l’épreuve avant de repartir.

En attendant le train du retour sur le petit quai de Rannoch Station, j’ai discuté avec un randonneur écossais qui venait ici depuis son enfance, accompagné autrefois par son père pour la pêche sur le Loch Laidon. Il m’a dit que la lande ne changeait presque jamais d’apparence générale d’une année sur l’autre, contrairement aux montagnes voisines où les sentiers et les glissements de terrain modifient parfois le paysage de façon visible. Cette permanence, presque minérale malgré la végétation, m’a semblé être la vraie signature du lieu : un espace qui reste identique à lui même quelle que soit la génération qui vient l’observer, et qui n’attend rien de particulier de ceux qui le traversent.

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