Grands espaces

Sur les crêtes des Monts d’Arrée, la lande fait le vide

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Je suis descendue du train à Morlaix un matin de brume épaisse, sans grand espoir de voir quoi que ce soit une fois arrivée sur les crêtes des Monts d’Arrée. Le taxi qui m’a déposée au pied du massif roulait au ralenti, la visibilité réduite à quelques dizaines de mètres, et j’ai commencé la montée en me demandant si j’avais fait le bon choix ce jour-là.

Comment rejoindre les crêtes depuis la gare

Morlaix, sur la ligne qui relie Paris à Brest, reste la gare la plus pratique pour rejoindre les Monts d’Arrée, à une petite demi-heure de route du massif. Aucun bus régulier ne dessert directement les crêtes elles mêmes en dehors de la saison estivale, ce qui impose de réserver un taxi à l’avance ou de louer une voiture pour les derniers kilomètres, une route de campagne qui traverse d’abord des bocages bretons avant de s’ouvrir brutalement sur la lande dénudée.

Ce basculement, de la campagne cultivée à la lande sauvage, se fait presque sans transition, en quelques virages seulement, et c’est peut être ce contraste soudain qui donne aux Monts d’Arrée leur réputation particulière dans l’imaginaire breton, celle d’un lieu à part, presque en dehors du reste de la région.

Une lande qui n’a besoin d’aucune vue

Les Monts d’Arrée, malgré leur nom, ne culminent qu’à quelques centaines de mètres, mais leur relief dénudé, couvert de landes à bruyère et à genêt, donne une impression de hauteur bien supérieure à l’altitude réelle. Sous la brume, ce jour-là, le paysage a pris une texture particulière : les crêtes rocheuses, appelées localement roc’h, émergeaient par intermittence du brouillard, sombres et anguleuses, avant de disparaître à nouveau.

J’ai marché plusieurs heures dans cette brume sans jamais voir loin, ce qui aurait pu être frustrant sur un autre terrain, mais qui a pris ici une qualité presque mystique, cohérente avec la réputation du massif, ancré dans les légendes bretonnes comme une porte vers l’autre monde. Le sol spongieux sous les bruyères, gorgé d’humidité, absorbait le bruit des pas presque entièrement.

Ce que l’absence de vue change dans l’attention

Privée de la vue lointaine qu’on cherche habituellement en crête, j’ai fini par porter mon attention sur des détails plus proches : la texture des lichens sur les rochers, le bruit du vent dans les genêts, une chouette qui a traversé le sentier sans un bruit à quelques mètres de moi. Ce déplacement d’attention, forcé par la météo, m’a appris quelque chose que je n’aurais probablement pas remarqué par temps clair.

Un randonneur habitué du massif, croisé près du roc’h Trévezel, m’a dit que « les Monts d’Arrée sous la brume sont plus vrais que sous le soleil, c’est là qu’on comprend pourquoi les légendes ont pris racine ici ».

Vers midi, la brume s’est légèrement levée, juste assez pour laisser apparaître, quelques minutes, l’étendue de landes qui s’étirait jusqu’à l’horizon, ponctuée de rares fermes isolées. Ce court moment de visibilité, précédé de plusieurs heures d’aveuglement partiel, m’a semblé mille fois plus intense qu’une vue dégagée obtenue sans effort ni attente.

Le temps qu’il faut, et ce que j’ai sous-estimé

Compter une journée complète pour relier plusieurs des roc’h qui ponctuent la crête, en partant tôt pour profiter d’une éventuelle éclaircie matinale avant que la brume ne se reforme en fin de journée, ce qui arrive presque systématiquement sur ce massif exposé. J’avais prévu une sortie plus courte, pensant que le brouillard se lèverait vite, une erreur d’appréciation classique sur ce relief où la météo change sans prévenir.

Mon erreur, ce jour là, a été de ne pas emporter assez de couches chaudes, pensant que la saison suffirait à garantir une température correcte. L’humidité constante, combinée au vent qui souffle presque sans interruption sur les crêtes dénudées, fait ressentir un froid bien plus marqué que ce que le thermomètre seul indiquerait, une leçon que je n’ai pas oubliée depuis.

Les chaussures montantes et bien imperméabilisées ne sont pas un luxe sur ce terrain : le sol tourbeux retient l’eau à la manière d’une éponge, et j’ai vu plusieurs randonneurs, croisés plus tard dans la journée, terminer leur sortie avec les pieds trempés faute d’équipement adapté.

Une lande qui ne se referme jamais tout à fait

J’ai terminé la marche sur le roc’h Trévezel, point culminant visité, redescendue dans la brume qui était revenue entre-temps, sans avoir vu grand-chose au sens strict du terme, mais avec l’impression d’avoir traversé un paysage bien plus dense que ce que la seule vue aurait pu offrir. Les Monts d’Arrée, ce jour-là, m’ont appris que le vide visuel n’empêche pas la présence, il la déplace simplement ailleurs.

Cette impression, je l’ai retrouvée en repensant au massif dans les jours suivants : les images les plus nettes qui me restent ne sont pas des panoramas mais des détails, une pierre couverte de lichen orange, le son étouffé du vent dans les genêts, la silhouette furtive de la chouette. La brume, en supprimant la vue d’ensemble, avait paradoxalement rendu chaque détail plus présent, plus difficile à oublier.

Pour qui cette lande convient, et une idée pour compléter la sortie

Ce massif convient particulièrement à celles et ceux qui acceptent l’incertitude météorologique comme partie du voyage plutôt que comme un contretemps à subir. Les personnes attachées à une vue garantie ou à un objectif photographique précis risquent de repartir déçues, la brume pouvant s’installer sans prévenir et rester toute la journée sans se lever une seule fois.

Pour prolonger la journée, une halte au petit village de Commana ou du côté du Yeun Elez, cette tourbière connue localement sous le nom de porte de l’enfer dans les légendes bretonnes, permet de compléter l’ambiance déjà chargée d’histoires du massif, sans quitter tout à fait l’esprit de la journée passée sur les crêtes.

Pour marcher sur ces crêtes, brume ou pas

  • Prévoir une carte et une boussole, la brume est fréquente et rend le balisage difficile à suivre
  • S’équiper contre l’humidité, le sol spongieux et le brouillard mouillent vite les chaussures
  • Ne pas se fier uniquement à la météo du matin, elle change vite sur ce massif exposé
  • Accepter l’absence de vue comme une composante du lieu plutôt qu’un échec de la sortie

Je suis repartie de Morlaix sans une seule photo de panorama, mais avec la certitude d’avoir traversé quelque chose de plus dense qu’un simple paysage à admirer. La lande, sous la brume, avait fait le vide autour de moi d’une façon plus radicale qu’aucun sommet dégagé n’aurait pu le faire, et c’est peut-être précisément ce vide-là que j’étais venue chercher, sans le savoir avant de partir.

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