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J’ai laissé la voiture sur un petit parking de terre battue en bordure du causse Méjean, dans les Cévennes, et j’ai marché droit devant moi sans itinéraire précis, seulement l’idée de traverser ce plateau calcaire qu’on m’avait décrit comme l’un des plus vastes espaces vides de France métropolitaine.
Un plateau qui n’oppose aucun obstacle au regard
Le causse Méjean s’étend sur des kilomètres de pelouses sèches et de pierriers, presque sans arbre, ce qui donne à l’horizon une netteté rare, sans rien pour l’arrêter. J’ai marché près de trois heures sans croiser personne, seulement quelques chevaux de Przewalski réintroduits sur le plateau, silhouettes immobiles au loin qui semblaient appartenir davantage au paysage qu’à une présence animale ordinaire.
Le vent, presque constant sur ce genre de terrain découvert, apporte une sensation particulière de vide utile : rien ne vient distraire l’attention, ni relief marqué, ni forêt dense, seulement l’étendue et le ciel. J’ai fini par ralentir mon pas sans le décider vraiment, comme si le plateau lui-même imposait un rythme plus lent que celui que j’avais en arrivant. Le sol, calcaire et sec, résonne sous les chaussures d’une façon presque creuse par endroits, signe des innombrables dolines et avens qui trouent le causse sans se voir de loin.
Comment rejoindre le causse, et ce qui se joue dans les derniers kilomètres
La gare la plus proche est celle de Mende, desservie par la ligne des Cévennes qui relie Clermont-Ferrand à Béziers, un trajet lent mais spectaculaire qui longe des gorges et traverse plusieurs viaducs avant d’arriver dans un Mende encaissé entre deux versants. De là, aucun bus régulier ne monte sur le causse lui-même : il faut louer une voiture ou négocier un taxi pour la quarantaine de minutes de route qui séparent la gare du plateau, une route qui grimpe puis s’aplatit d’un coup, sans transition, quand on atteint enfin l’étendue plane.
Ces derniers kilomètres comptent plus qu’on ne le croit avant d’y être : la route se rétrécit, le réseau de téléphone disparaît par endroits, et le paysage passe en quelques minutes d’un relief boisé et fermé à un plateau ouvert où l’on voit soudain à des kilomètres. Je conseille d’arriver avant la fin d’après-midi, la lumière change vite sur le causse et il vaut mieux poser ses repères avant que le soleil commence à baisser.
Pour dormir à proximité, les villages de Hures-la-Parade et de Meyrueis proposent des gîtes et quelques chambres d’hôtes tenues par des éleveurs du causse, une option plus juste que les hôtels des gorges voisines pour qui veut rester dans l’ambiance du plateau. En pleine saison, mieux vaut réserver plusieurs semaines à l’avance : l’offre reste limitée et se remplit vite, en particulier autour des périodes de transhumance qui attirent aussi les curieux.
Ce que l’absence de repères fait au corps
Je me suis assise longtemps sur un muret de pierre sèche, l’un de ces innombrables murets qui délimitaient autrefois les parcelles de pâturage, pour simplement regarder l’horizon sans chercher à identifier quoi que ce soit de précis. C’est un exercice que je recommande depuis des années, presque malgré moi, aux personnes fatiguées par des semaines trop pleines : chercher un endroit où le regard ne rencontre aucun obstacle, et laisser l’esprit faire ce qu’il veut de cet espace.
Une bergère croisée plus tard dans l’après-midi m’a dit du causse : « ici, il n’y a rien à regarder en particulier, et c’est peut-être pour ça qu’on regarde vraiment. »
Le silence du plateau, coupé seulement par le vent et parfois par le tintement lointain d’une cloche de troupeau, m’a semblé différent de celui qu’on trouve en forêt : plus ouvert, moins protecteur, presque exigeant dans sa vacuité. J’ai remarqué que ma respiration elle même ralentissait, sans effort volontaire, comme si le corps suivait simplement le rythme de ce qu’il voyait.
Le temps qu’il faut vraiment, et l’erreur que j’ai commise
Compter une demi-journée pour une traversée simple d’un bout à l’autre du causse, davantage si l’on veut s’arrêter souvent, ce que je recommande sans hésiter tant les points d’arrêt méritent qu’on s’y attarde. J’étais partie tôt, pensant croiser une source ou un point d’eau en cours de route pour compléter ma réserve, une erreur que je referais probablement encore tant le plateau, vu de loin, ne semble pas si aride.
Il n’y a en réalité presque aucun point d’eau fiable sur cette partie du causse, le calcaire absorbant l’eau de pluie presque aussitôt tombée, et je me suis retrouvée en fin d’après-midi avec une gourde vide et encore une heure de marche devant moi. Ce n’était pas dangereux dans mon cas, la saison n’étant pas la plus chaude, mais j’ai compris ce jour-là pourquoi les éleveurs du causse insistent tant sur ce point auprès des randonneurs de passage.
Le vêtement coupe-vent, que j’avais emporté presque par réflexe plus que par conviction, s’est révélé indispensable dès le milieu de matinée : le vent sur ce plateau ne faiblit presque jamais, même sous un ciel dégagé, et il fatigue davantage qu’on ne l’imagine sur la durée d’une journée entière de marche.
La nuit qui tombe sur un plateau sans lumière
J’avais prévu de rester jusqu’au coucher du soleil, et je n’ai pas regretté cette décision. La lumière rasante de fin de journée a fait ressortir chaque relief mineur du plateau, chaque doline creusée dans le calcaire, chaque muret oublié, d’une façon que la lumière plate de la mi-journée n’avait jamais révélée. Le causse Méjean, réputé pour son ciel particulièrement préservé de la pollution lumineuse, m’a offert en repartant un ciel étoilé d’une densité que je ne vois presque jamais ailleurs.
Pour qui ce vide fonctionne, et pour qui il pèse
Ce genre de plateau convient d’abord à celles et ceux qui viennent chercher précisément l’absence de stimulation : pas de village à traverser, pas de curiosité ponctuelle à cocher, seulement de l’espace et du temps à occuper soi même. Les personnes venant de semaines particulièrement chargées y trouvent souvent, comme moi ce jour là, un repos qu’elles ne trouvaient plus dans des paysages plus remplis.
À l’inverse, je ne recommanderais pas le causse à qui a besoin de points de repère fréquents ou de compagnie régulière sur le chemin : l’absence quasi totale d’autres marcheurs, associée à l’étendue plate et répétitive du terrain, peut peser plutôt que reposer pour certains tempéraments. Pour une transition plus douce, les gorges du Tarn voisines, avec leur rivière et leurs falaises encaissées, offrent un contraste utile : on peut passer une matinée sur le causse puis descendre l’après-midi vers les gorges pour retrouver du relief et de l’ombre.
Pour traverser le causse sans mauvaise surprise
- Prévoir de l’eau en quantité suffisante, les points de ravitaillement sont rares sur le plateau
- Le vent souffle presque en permanence, prévoir un vêtement coupe-vent même en été
- Se repérer avec une carte plutôt qu’avec le paysage, les repères visuels manquent sur ce terrain plat
- Rester sur les sentiers balisés pour ne pas déranger les troupeaux ou les chevaux réintroduits
Je suis repartie du causse Méjean avec une sensation de vide que je qualifierais volontiers de reposante, presque contraire à ce qu’on attend habituellement d’un paysage de voyage. Ce plateau n’offre rien de spectaculaire au sens classique du terme, ni sommet, ni cascade, seulement de l’espace et un horizon qui ne s’arrête nulle part, et c’est exactement ce qui m’a manqué avant d’y venir, sans que je le sache vraiment.


