Grands espaces

Le silence minéral de la Crau

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J’ai roulé longtemps sur des petites routes droites avant de comprendre où j’étais vraiment. Entre Salon-de-Provence et Arles, la Provence qu’on imagine (les cyprès, les collines, la lavande) disparaît d’un coup et laisse place à une plaine plate, couverte de galets ronds et d’herbes rases. C’est la Crau, et rien ne prévient qu’on y entre. On roule, puis soudain il n’y a plus rien à l’horizon que du gris et du blanc, et le ciel prend toute la place.

Une plaine qu’on n’imagine pas depuis la route

Le train jusqu’à Miramas ou Salon-de-Provence est facile, régulier, sans surprise. C’est après que ça se complique un peu. Il n’y a pas de gare au milieu de la Crau, et les derniers kilomètres se font forcément en voiture ou à vélo, sur des routes départementales qui traversent des fermes d’élevage ovin et des champs de foin. Une partie du cœur de la plaine, la réserve naturelle des coussouls, est protégée et ne se visite pas librement : on longe, on observe depuis les chemins autorisés, on ne s’improvise pas naturaliste du jour au lendemain. J’ai garé la voiture près d’un chemin de terre et j’ai marché seule pendant presque deux heures, sans croiser personne, avec pour seul repère un pylône électrique à l’horizon.

Ce qui m’a surprise, en préparant ce déplacement, c’est à quel point la Crau reste absente des cartes touristiques classiques de Provence. On trouve facilement des itinéraires vers les Alpilles ou vers Saint-Rémy, beaucoup moins vers cette plaine de galets qui pourtant s’étend sur des dizaines de kilomètres carrés entre Arles et Salon-de-Provence. J’ai fini par utiliser une carte IGN papier plutôt qu’une application, pour repérer les chemins ruraux ouverts au public en dehors du périmètre strict de la réserve, et j’ai croisé plusieurs bergers en camionnette qui semblaient tout autant surpris de me voir marcher là, seule, un carnet à la main.

Le vent, la lumière, et cette sensation d’être la seule chose qui bouge

Ce qui frappe d’abord, c’est le vent. Il n’est jamais vraiment absent, il pousse, il siffle un peu dans les herbes sèches, et il donne à toute la plaine un mouvement continu alors que le paysage lui-même ne bouge pas d’un centimètre. La lumière, en fin de journée, devient presque blanche sur les galets, puis vire au rose très doucement. Je me suis assise sur un muret en pierre sèche et j’ai regardé un groupe d’alouettes calandrelles s’envoler puis se reposer, encore et encore, sans que je comprenne bien ce qui les faisait bouger ainsi. Il n’y avait aucun bruit de moteur, aucune voix, juste ce vent et ces oiseaux.

Les galets eux-mêmes racontent une histoire géologique que j’ai découverte un peu par hasard, en discutant avec une garde de la réserve croisée sur un chemin. Cette étendue de cailloux ronds, disait-elle, vient des anciennes crues de la Durance, qui charriait ces pierres depuis les Alpes bien avant que le fleuve ne change de cours. Marcher dessus n’a rien de confortable, la surface roule sous les pieds à chaque pas, et j’ai compris pourquoi les bergers utilisent encore ici des chiens et des bâtons plutôt que des quads pour surveiller les troupeaux de moutons mérinos qui pâturent cette maigre végétation.

Dans la Crau, on ne marche pas vers quelque chose de précis. On marche parce que le silence devient plus supportable en mouvement qu’à l’arrêt.

Ce que fait ce vide au corps

J’étais venue là fatiguée, après plusieurs mois où j’avais enchaîné les reportages sans vraiment m’arrêter. Je m’attendais à un paysage joli, pas à un paysage qui me demande quelque chose. Mais marcher deux heures dans un espace totalement plat, sans arbre pour se repérer, sans virage pour rythmer la marche, oblige à ralentir le pas et à ralentir la tête en même temps. Je ne dis pas que ça soigne quoi que ce soit, je ne suis pas qualifiée pour ça et ce serait malhonnête de le prétendre. Je dis juste que mon souffle a changé de rythme au bout d’une demi-heure, que j’ai arrêté de vérifier mon téléphone, et que je suis rentrée à la voiture avec les épaules plus basses qu’en partant.

Il y a aussi quelque chose de particulier dans le fait de ne pas avoir de but visuel. En randonnée de montagne, on marche généralement vers un sommet, un col, un point de vue qu’on identifie de loin et qui structure l’effort. Dans la Crau, je n’avais rien de tel : juste une direction approximative et l’idée de faire une boucle avant la nuit. Sans ce repère, j’ai remarqué que mon attention se déplaçait ailleurs, vers des détails que j’aurais ignorés en temps normal, la forme d’un buisson de thym rabougri par le vent, la trace d’un lapin dans la terre sèche, le bruit précis que fait le pied sur les galets selon leur taille. Cette attention au petit, faute de grand horizon à viser, m’a semblé être exactement ce dont j’avais besoin ce jour-là.

Où dormir à proximité

Il n’y a pas d’hébergement au milieu de la Crau elle-même, ce qui est logique puisque c’est une zone agricole et naturelle protégée. Les villes autour, Salon-de-Provence, Istres ou Arles, offrent largement de quoi loger, et je conseille de choisir plutôt Salon-de-Provence si l’on veut être proche de la plaine sans devoir refaire trop de route le matin. Arles est plus loin mais permet de combiner la visite avec la ville elle-même, ce qui adoucit le contraste si l’on trouve, comme moi la première fois, que la Crau seule suffit difficilement à remplir une journée entière.

  • Prévoir de l’eau en quantité, il n’y a aucun point de ravitaillement sur la plaine.
  • Un chapeau et de quoi se protéger du vent, même en plein été, tant il est constant.
  • Des jumelles si l’observation des oiseaux vous intéresse, la Crau abrite des espèces qu’on ne voit presque nulle part ailleurs en France.
  • Respecter les limites de la réserve naturelle, certaines zones sont fermées à la marche libre.

La solitude qui repose, puis qui pèse un peu

Vers la fin de ma marche, alors que le soleil commençait à descendre franchement, j’ai senti quelque chose changer. Le silence qui m’avait fait du bien pendant une heure a commencé à devenir un peu lourd. Je n’avais parlé à personne depuis le matin, et l’immensité plate autour de moi, qui m’avait semblé libératrice, a pris un air presque inquiétant à mesure que la lumière baissait. Je suis rentrée à la voiture plus vite que prévu, non pas par peur précise, mais parce que j’ai senti que j’avais atteint la limite de ce que cette solitude-là pouvait m’apporter pour la journée. C’est aussi ça, la Crau : un endroit qui donne beaucoup en peu de temps, et qui demande qu’on reparte avant que le vide ne devienne trop grand.

Je suis revenue depuis, à une autre saison, et la plaine était presque verte, couverte d’une herbe courte après les pluies de printemps. Le silence était le même, mais la lumière avait complètement changé de caractère. C’est un paysage qui ne se laisse pas résumer en une seule visite, et je pense que c’est justement pour ça qu’il continue de m’attirer, alors même qu’il n’a, au sens classique, presque rien à montrer.

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