Bord de mer

Sur la Rota Vicentina, le vent a changé mes plans

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Je m’étais préparée pendant des semaines à marcher le Trilho dos Pescadores, le sentier des pêcheurs de la Rota Vicentina, sur la côte sud-ouest du Portugal, entre l’Alentejo et l’Algarve. Le plan était simple sur le papier : quatre jours le long des falaises, d’Odeceixe à Arrifana, en dormant dans de petits villages côtiers. Ce plan a tenu deux jours et demi, avant que le vent ne me force à changer de route, et cette étape ratée est finalement devenue le souvenir le plus net de tout le voyage.

Le projet initial : suivre le sentier des pêcheurs jusqu’au bout

Le Trilho dos Pescadores longe au plus près le bord des falaises, sur d’anciens chemins de sable utilisés autrefois par les pêcheurs pour rejoindre leurs postes de pêche à la ligne. C’est un sentier exigeant, sans ombre, où l’on marche souvent à quelques mètres du vide, avec en contrebas des criques d’un bleu très intense que le sable clair rend presque irréel. J’étais partie seule, sac léger, avec l’idée de retrouver ce genre de fatigue simple et physique qui me manque quand je passe trop de temps derrière un ordinateur.

Odeceixe, premier jour, et le vent qui s’annonce

La première étape, depuis le village d’Odeceixe jusqu’à Aljezur, s’est déroulée presque sans vent, dans une chaleur sèche typique de l’Alentejo côtier. Le sentier longe d’abord l’estuaire de la rivière avant de rejoindre la falaise proprement dite, avec des plages désertes en contrebas où je n’ai croisé, sur toute la matinée, qu’un pêcheur solitaire et deux chevaux au pâturage près de la ria. J’ai dormi cette nuit-là fatiguée mais contente, sans me douter de ce qui m’attendait. Le lendemain matin, en quittant Aljezur vers la côte, le vent s’est levé d’un coup, ce vent du nord que les habitants appellent la nortada et qui souffle en été sur toute cette façade atlantique du Portugal. En une heure, il est passé d’une brise agréable à des rafales qui me poussaient littéralement de côté sur le sentier, à quelques mètres du bord de falaise.

Un randonneur portugais croisé sur le chemin m’a dit, en riant un peu, que la nortada ne se discute pas plus que la marée : quand elle souffle fort près du bord, on descend vers l’intérieur, on ne cherche pas à prouver quoi que ce soit à la falaise.

Le choix de quitter la falaise pour le chemin historique

J’ai suivi ce conseil, un peu déçue sur le moment. La Rota Vicentina propose justement une alternative, le Caminho Histórico, qui s’éloigne du bord de mer pour traverser l’arrière-pays, entre pinèdes et petits hameaux agricoles. J’ai donc quitté le sentier côtier pour cette variante intérieure sur près d’une demi-journée, marchant dans un paysage complètement différent : plus de vent violent, mais une chaleur plus lourde, des chemins de terre rouge, des chênes-lièges espacés, et beaucoup moins de monde encore que sur le sentier des falaises, pourtant déjà peu fréquenté.

Sur le moment, j’étais frustrée de ne pas voir la mer pendant plusieurs heures. Avec le recul, cette portion intérieure m’a montré un Portugal rural que je n’aurais pas croisé en restant strictement sur la côte, et j’ai compris que le vent m’avait, sans le vouloir, offert une version plus complète du voyage que celle que j’avais planifiée. J’ai croisé, à mi-chemin, un homme qui rentrait ses moutons pour la sieste et qui m’a proposé de l’eau fraîche sans que je la lui demande, un geste simple qui m’a rappelé que cette région vit d’abord de l’élevage et de l’agriculture bien plus que du tourisme côtier concentré sur les quelques plages connues.

Arrifana, une baie qui récompense le détour

Le sentier rejoint la côte à nouveau avant d’atteindre Arrifana, petit village de surfeurs et de pêcheurs installé au-dessus d’une large baie encaissée entre deux caps. Le vent y soufflait encore fort ce jour-là, mais différemment : la baie, orientée plein sud, crée une sorte de poche plus abritée où l’on peut redescendre vers la plage sans se battre contre les rafales. J’y suis arrivée en fin d’après-midi, épuisée, les jambes couvertes de sable rouge du chemin intérieur, et je me suis assise longtemps sur les rochers au-dessus de la plage à regarder les surfeurs prendre les dernières vagues avant la nuit.

C’est un des rares endroits du parcours où falaise, plage et vie du village se rejoignent aussi nettement. Les bateaux de pêche tirés au sec sur la cale, les surfeurs, les quelques cafés simples tournés vers l’océan : Arrifana concentre en un seul point ce que j’étais venue chercher sur l’ensemble du sentier.

Le lendemain matin, le vent était retombé presque entièrement, comme si la nortada avait épuisé sa force pendant la nuit. J’ai repris le sentier côtier depuis Arrifana vers le sud, cette fois sans avoir à lutter à chaque pas, et j’ai enfin compris ce que le Trilho dos Pescadores offre quand les conditions sont calmes : une marche fluide au ras du vide, avec le bruit des vagues qui remonte le long de la falaise et des criques désertes en contrebas où seuls quelques pêcheurs à la ligne étaient installés sur des plateformes rocheuses vertigineuses, cordes attachées à la ceinture par sécurité.

Ce que ce changement de plan m’a appris

Je suis repartie du Portugal sans avoir marché la totalité du Trilho dos Pescadores comme prévu, et pendant un moment j’ai considéré ça comme un échec de préparation. Ce n’en était pas un. La côte vicentine reste un des littoraux les plus sauvages d’Europe justement parce que le vent, la chaleur et l’érosion y dictent encore les règles, pas les randonneurs. Accepter de descendre du bord plutôt que de forcer m’a semblé, en repensant à ma vie d’accompagnatrice de montagne avant d’écrire des guides, être exactement la bonne décision, celle que j’aurais conseillée à n’importe quel groupe que j’aurais encadré.

  • Accès : bus depuis Lagos ou Lisbonne jusqu’à Aljezur ou Odeceixe, points de départ classiques du sentier.
  • Deux itinéraires officiels : le Trilho dos Pescadores en bord de falaise (exposé au vent) et le Caminho Histórico plus à l’intérieur (abrité, plus chaud).
  • Saison à risque de vent fort : l’été, avec la nortada qui souffle souvent en fin de matinée et l’après-midi.
  • Prévoir un coupe-vent solide même en plein été, et ne pas hésiter à basculer vers le chemin intérieur si les rafales deviennent gênantes près du bord.

Je repense souvent à Arrifana quand on me demande ce que veut dire bien voyager : pas suivre le plan à tout prix, mais savoir quand le terrain, ou le vent, a raison contre l’itinéraire prévu. Je n’ai pas terminé le Trilho dos Pescadores jusqu’à son terme cette fois-ci, et je sais déjà que j’y reviendrai, avec un jour de battement en plus dans le planning pour laisser au vent le temps de se calmer si besoin.

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