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Je suis partie en Slovénie deux semaines après une grippe qui avait traîné plus longtemps que prévu. Je n’étais pas vraiment remise, juste assez debout pour tenir un train et un sac, et je m’étais promis de ne rien prouver à personne pendant ce séjour. J’avais choisi le lac de Bohinj plutôt que Bled, parce que je savais que ce serait plus calme, moins de monde sur les rives, et parce que je connaissais déjà les Alpes juliennes pour y avoir accompagné des groupes des années plus tôt. Cette fois, je n’accompagnais personne. J’étais seule, fatiguée, et j’avais décidé que ça suffirait comme programme.
Pourquoi partir quand on n’est pas au mieux
On me demande souvent pourquoi je ne reporte pas un voyage quand je suis fatiguée. La réponse honnête, c’est que rester chez moi à ruminer ne m’a jamais aidée à récupérer plus vite. Ce qui m’aide, c’est de changer d’air sans me fixer d’objectif de performance. Bohinj se prêtait bien à ça : un lac, une vallée encaissée entre les sommets du parc national du Triglav, et des itinéraires de toutes les difficultés autour de l’eau. Je n’avais pas besoin de grimper haut pour que le paysage me fasse du bien.
Arriver à Bohinj sans voiture
J’ai pris le train depuis Ljubljana jusqu’à Bohinjska Bistrica, une ligne qui traverse la Gorenjska et passe sous le tunnel de Bohinj avant de redescendre vers la vallée. Le trajet dure un peu plus d’une heure, et j’ai enchaîné avec un bus local jusqu’au bord du lac. Ce jour-là, j’étais soulagée de ne pas avoir à conduire : la route qui longe la rive nord est étroite, et je n’avais ni l’énergie ni l’envie de négocier des virages en montagne. Le train, lui, m’a laissée regarder les sapins défiler sans rien avoir à décider.
Une journée où le corps a freiné
Le premier matin, je m’étais mis en tête de marcher jusqu’aux chutes de la Savica, à l’extrémité du lac, puis de remonter un peu vers un point de vue que je connaissais. Au bout de vingt minutes sur le sentier plat qui longe la rive, j’ai senti que mes jambes n’avaient pas la légèreté habituelle. Rien de douloureux, juste une lourdeur sourde, le genre de signal que je reconnais depuis mes années d’accompagnatrice : le corps qui dit clairement qu’il fonctionne au ralenti ce jour-là.
J’ai fait demi-tour avant les chutes. Ce n’était pas un renoncement dramatique, juste une décision prise à froid, sans négociation intérieure. Je me suis assise sur un banc face à l’eau turquoise, j’ai mangé mon pain et mon fromage, et j’ai regardé les kayakistes traverser le lac. Ce moment-là, immobile, m’a fait plus de bien que n’importe quelle boucle que j’aurais pu terminer par obstination.
Je n’ai jamais vu une accompagnatrice fière d’avoir forcé un groupe fatigué à finir un itinéraire trop ambitieux. On se souvient des jours où on a su s’arrêter, pas des sommets cochés sur une carte.
Ce que j’ai changé dans mon programme
Les jours suivants, j’ai réorganisé mon séjour autour de trois principes simples, sans chercher à me dépasser :
- Marcher le matin, quand l’air est frais et que je n’ai pas encore accumulé de fatigue dans la journée.
- Choisir des boucles courtes autour du lac plutôt que des ascensions, et accepter de ne pas monter au téléphérique de Vogel cette fois-ci.
- Prévoir une pause assise toutes les demi-heures, même sans en avoir explicitement besoin, pour éviter d’attendre le signal d’épuisement.
- Boire régulièrement et manger un peu plus souvent que d’habitude, en petites quantités.
Ce n’étaient pas des ajustements spectaculaires. Mais ils m’ont permis de continuer à marcher chaque jour sans jamais retomber dans l’état du premier matin. Vers la fin du séjour, j’ai même refait le chemin vers la Savica, cette fois jusqu’au bout, sans forcer l’allure.
Ce que j’emporte quand je ne suis pas au mieux
J’ai aussi changé ma façon de préparer mon sac pour ce genre de séjour. D’habitude, je pars légère, avec le strict nécessaire pour une accompagnatrice habituée à optimiser chaque gramme. Cette fois, j’ai accepté d’emporter un peu plus : une deuxième couche polaire pour les pauses assises face au lac, où le vent qui descend des sommets refroidit vite dès qu’on s’arrête de bouger, et davantage de quoi grignoter que ce que je prends normalement pour une simple boucle de quelques heures. Je savais que si mon énergie retombait en cours de route, je préférais avoir de quoi tenir plutôt que de compter sur ma volonté pour rentrer plus vite que prévu.
J’ai aussi renoncé, pour la première fois depuis longtemps, à consulter la carte des dénivelés avant de choisir mon itinéraire du jour. Je regardais plutôt la météo du matin même, la direction du vent sur le lac, et la distance depuis mon point de départ jusqu’au premier endroit où je pourrais m’asseoir si besoin. C’est une façon de préparer une sortie très différente de celle que j’enseignais autrefois à mes groupes, centrée sur la performance et l’anticipation des difficultés techniques. Ici, la seule question qui comptait vraiment était : est-ce que je me sens capable de revenir sur mes pas à tout moment sans que ce soit un problème.
Un après-midi où je me sentais un peu mieux, j’ai emprunté un chemin secondaire qui s’écarte de la rive principale pour longer un petit ruisseau descendant des alpages au-dessus de Stara Fužina, un hameau posé à l’entrée de la vallée. Peu de monde sur ce tronçon, surtout des habitants du coin qui promenaient leur chien en fin de journée. J’ai croisé des vaches qui redescendaient seules vers l’étable, comme elles le font chaque soir dans cette région où l’élevage en alpage reste bien vivant. Ce genre de rencontre discrète, sans autre randonneur en vue, m’a rappelé pourquoi je reviens toujours vers les zones rurales des Alpes plutôt que vers les sites les plus photographiés : le rythme y est simplement plus lent, et il correspondait ce jour-là exactement au mien.
Ce que le lac m’a appris sur moi
Je suis rentrée de Bohinj sans avoir accompli grand-chose au sens où on l’entend habituellement en voyage : pas de sommet, pas de record de kilomètres, pas de photo spectaculaire depuis un promontoire vertigineux. Mais j’ai marché tous les jours, à mon rythme, dans un endroit d’une beauté tranquille, sans jamais me sentir en dette envers un itinéraire que je m’étais fixé avant de partir. C’est peut-être la leçon la plus utile que je retienne de ce séjour : voyager quand on n’est pas au mieux ne veut pas dire renoncer à marcher, ça veut dire accepter de marcher moins loin et de s’arrêter plus tôt.
Si je devais donner un conseil à quelqu’un qui hésite à partir en étant un peu fatigué ou pas complètement remis, ce serait celui-ci : choisissez une destination où il existe plusieurs versions possibles de la même journée, une longue et une courte, une en altitude et une au bord de l’eau. Bohinj offre exactement ça, et c’est pour cette souplesse que j’y suis restée sereine, même les jours où mon corps ne suivait pas le programme initial.


