Forme en voyage

Reprendre pied dans les Cévennes après une petite blessure

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J’ai remis les chaussures de marche six semaines après m’être tordu la cheville sur un chemin caillouteux près du Mont Aigoual, dans les Cévennes. Une entorse bénigne, rien de grave, mais assez pour m’immobiliser un moment et me faire douter, une fois debout, de la marche que je m’apprêtais à refaire. Je ne suis pas revenue directement sur le même sentier. Je suis retournée dans la région, mais j’ai choisi de reprendre pied ailleurs, dans la vallée du Tarnon, près de Florac, sur des chemins que je connaissais pour les avoir arpentés des dizaines de fois avec des groupes moins pressés que moi ce jour-là.

Pourquoi je ne suis pas repartie trop vite

Ce que j’ai appris en des années d’accompagnement, c’est que la tentation la plus courante après une petite blessure, c’est de vouloir prouver tout de suite qu’on est de nouveau capable. J’ai vu des randonneurs repartir sur un itinéraire aussi exigeant qu’avant l’incident, simplement parce qu’ils voulaient se rassurer. Je me suis interdit ça. J’ai choisi Florac justement parce que la vallée offre des chemins de toutes les longueurs, entre les contreforts du Mont Lozère et ceux de l’Aigoual, et que je pouvais ajuster mon parcours d’heure en heure sans avoir l’impression de renoncer à quoi que ce soit.

Arriver dans les Cévennes sans forcer le trajet

Florac se rejoint en bus depuis Alès, où passe la ligne de train qui descend de Nîmes. Le trajet en bus longe les gorges du Tarn avant de bifurquer vers le sud, et j’ai apprécié, cette fois plus que d’habitude, de ne pas avoir à porter mon sac sur une longue montée en sortant de la gare. Arriver reposée compte davantage qu’on ne le pense quand on reprend la marche après une pause forcée : les premiers pas de la journée disent souvent comment le reste va se passer.

Choisir un terrain plutôt qu’une distance

La première chose que j’ai changée dans ma façon de préparer une sortie, c’est le critère de sélection du chemin. Avant l’entorse, je regardais surtout la distance et le dénivelé. Cette fois, j’ai regardé la nature du sol : sentiers larges et damés plutôt que sentes étroites entre les blocs de granit, chemins ombragés par la châtaigneraie plutôt qu’exposés sur les crêtes venteuses de la Corniche des Cévennes. Le relief cévenol est trompeur, il alterne des passages doux avec des tronçons rocailleux où la cheville doit se replacer sans arrêt, et c’est exactement ce genre de terrain irrégulier qui m’inquiétait le plus après ma blessure.

J’ai marché un après-midi le long du Tarnon, sur un chemin presque plat qui suit le cours d’eau entre les hameaux, avant de remonter doucement vers un point de vue sur les toits de lauze de Florac. Rien d’impressionnant sur le papier, mais chaque pas posé sans douleur me redonnait confiance pour le lendemain.

Reprendre la marche après une blessure, ce n’est pas retrouver son niveau d’avant, c’est réapprendre à faire confiance à son propre appui, un chemin après l’autre.

Ce qui a changé dans mon rythme quotidien

Sur les dix jours passés dans la région, j’ai suivi quelques règles simples que je recommande à toute personne qui reprend la marche après un incident bénin, sans que cela remplace un avis professionnel :

  • Augmenter la distance progressivement d’un jour sur l’autre, plutôt que de viser d’emblée le niveau habituel.
  • Privilégier les bâtons de marche sur les portions rocailleuses, même sur un terrain qu’on connaît bien.
  • S’arrêter dès la première gêne, sans attendre de voir si elle s’aggrave.
  • Prévoir systématiquement un itinéraire de repli plus court en cas de doute en cours de route.

Ce dernier point m’a servie plus d’une fois. Un après-midi, le ciel s’est chargé au-dessus du causse Méjean tout proche, et plutôt que de pousser vers le point de vue que je visais initialement, j’ai coupé par un chemin plus bas qui ramenait directement vers Florac. Je suis rentrée avant l’averse, les pieds secs et la cheville sans protestation.

J’ai aussi revu ma façon de choisir mes chaussures pour ces sorties de reprise. J’ai laissé de côté mes chaussures de randonnée les plus légères, celles que je prends d’habitude pour les longues distances, au profit d’une paire plus montante qui maintient mieux la cheville sur les terrains irréguliers. Le confort en a un peu pâti sur les tronçons plats le long du Tarnon, mais la stabilité gagnée sur les passages rocailleux valait largement ce compromis. C’est un ajustement que je recommande à quiconque reprend la marche après une entorse, même légère : le maintien compte parfois plus que la légèreté, au moins le temps de retrouver pleinement confiance dans son appui.

Écouter les Cévennes plutôt que forcer le passage

Il y a une chose que j’avais un peu oubliée avant cette reprise : ce massif ne se laisse pas dompter par la volonté seule. Les Cévennes changent d’humeur vite, un versant ensoleillé peut basculer dans le brouillard en une demi-heure quand un nuage remonte des gorges, et le sol de schiste devient glissant dès la première pluie. Avant mon entorse, j’aurais continué malgré ces signaux, en me disant que j’avais l’expérience pour gérer. Cette fois, j’ai pris chaque changement de temps ou de terrain comme une information à prendre au sérieux, pas comme un obstacle à surmonter par principe.

J’ai aussi repris goût à des activités que je négligeais quand je marchais de longues distances chaque jour. Je me suis arrêtée plus souvent dans les petits villages en pierre du causse, comme Bédouès ou Cocurès, pour simplement m’asseoir sur un muret et regarder la vallée. Ces pauses, autrefois considérées comme du temps perdu dans mon métier d’accompagnatrice où chaque minute comptait pour tenir le programme d’un groupe, sont devenues une part essentielle de ma reprise. Elles m’ont permis de vérifier, avant de repartir, que ma cheville tenait bien après l’arrêt, un moment où les articulations refroidies peuvent parfois se montrer plus capricieuses qu’en plein effort.

Vers la fin de mon séjour, j’ai fini par allonger mes journées sans même y penser consciemment. Ce n’est qu’en regardant en arrière, un soir, que j’ai réalisé que j’avais marché près de quatre heures dans la journée sans ressentir la moindre appréhension. Ce basculement s’est fait progressivement, sans étape marquante, ce qui est sans doute le signe qu’il s’est fait au bon rythme.

Ce que ce séjour m’a appris sur la patience

Je n’ai pas retrouvé mes distances habituelles pendant ce séjour dans les Cévennes, et ce n’était pas le but. Ce que j’ai retrouvé, c’est une certaine tranquillité dans ma façon de marcher, l’assurance que mon appui tenait, chemin après chemin. Repartir après une blessure bénigne demande surtout de renoncer à comparer sa sortie du jour avec celle d’avant l’incident. Les Cévennes s’y prêtent bien, parce qu’on peut y marcher une heure comme on peut y marcher une journée entière, sur le même massif, sans jamais donner l’impression de faire les choses à moitié.

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