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Je suis partie du col de Rousset un peu après sept heures, avec l’idée de ne parcourir qu’une seule journée du GR91 avant de me lancer, plus tard dans la saison, sur la traversée complète des Hauts Plateaux du Vercors. Ce plateau calcaire, à cheval sur la Drôme et l’Isère, avait dans les récits que j’avais lus la réputation d’être aussi austère que spectaculaire. Je voulais vérifier par moi-même, sur une boucle d’une journée, si cette réputation tenait la route avant d’y engager plusieurs jours de marche en autonomie.
Un plateau que je gardais pour plus tard
La réserve naturelle des Hauts Plateaux du Vercors est la plus vaste réserve naturelle terrestre de France métropolitaine, et elle se mérite. Depuis le col de Rousset, on entre presque tout de suite dans un paysage qui ne ressemble à aucun autre massif que j’avais parcouru jusque-là : un plateau karstique ondulé, sans arbres sur de longues sections, où le regard porte loin mais où le sol, lui, ne pardonne rien. J’avais choisi une boucle d’une vingtaine de kilomètres, en passant par le Pas de la Ville et le Pas de l’Aiguille, deux passages qui permettent de descendre du plateau sommital vers les combes boisées avant de remonter. L’objectif n’était pas la performance, mais l’observation honnête : combien de temps réellement pour ce type de terrain, où boire, où le balisage tient et où il flanche.
J’avais repoussé cette sortie plusieurs saisons de suite, un peu intimidée par ce que j’en lisais : peu d’eau, peu d’ombre, un relief qui paraît doux sur le papier mais qui, une fois sur place, se révèle beaucoup plus exigeant que son dénivelé ne le laisse deviner. Faire d’abord une seule journée, plutôt que de me lancer directement sur plusieurs jours d’autonomie, m’a semblé la façon la plus honnête d’aborder ce massif : je voulais des données concrètes, pas des suppositions issues de récits d’autres marcheurs, aussi précis soient-ils.
Départ du col de Rousset et premiers repères de balisage
Le balisage GR, rouge et blanc, est correct sur les premiers kilomètres depuis le col, où le sentier reste assez fréquenté. Il se fait plus rare et plus espacé une fois passée l’entrée de la réserve, remplacé par endroits par des cairns qu’il faut chercher du regard sur la roche claire. À aucun moment je ne me suis sentie perdue, mais j’ai compris pourquoi les récits insistaient sur la carte papier et la boussole en complément du téléphone : par temps de brouillard, ce plateau sans repères verticaux doit être redoutable à négocier. Le Pas de la Ville, en particulier, mérite une vigilance réelle au moment de repérer l’amorce de la descente, qui n’est pas évidente depuis le plateau.
Les premiers kilomètres m’ont aussi permis de croiser d’autres marcheurs, essentiellement des groupes partis en excursion à la journée depuis le col, avant que la fréquentation ne chute nettement passé l’entrée de la réserve. Dès que le sentier quitte les abords immédiats du col, le silence devient presque total, rompu seulement par le vent et, parfois, par le cri d’un rapace au-dessus des barres rocheuses qui encadrent le plateau. C’est une bascule assez nette, et je pense qu’elle mérite d’être anticipée par quiconque part seule : mieux vaut prévenir quelqu’un de son itinéraire précis avant de s’enfoncer dans cette portion isolée.
Le lapiaz, ou pourquoi le rythme s’effondre
C’est le facteur que j’avais sous-estimé avant de partir. Le lapiaz, ce calcaire sculpté en lames, rainures et trous par l’érosion, occupe de longues portions du parcours et impose un rythme très inférieur à ce que j’avais calculé sur la carte. Sur un sentier classique, je marche autour de quatre kilomètres à l’heure sur du plat. Sur le lapiaz du plateau, je suis souvent tombée à deux kilomètres à l’heure, les yeux rivés au sol à chaque pas, la cheville sollicitée en permanence. Ce n’est pas un terrain dangereux si on reste attentive, mais c’est un terrain qui épuise l’attention bien avant d’épuiser les jambes.
Je pense que c’est la première fois qu’un sentier m’a fatiguée davantage par la concentration qu’il exigeait que par le dénivelé qu’il proposait.
Pour la traversée complète, je sais désormais qu’il faut ajouter une marge horaire généreuse sur toutes les sections en plateau ouvert, et pas seulement sur les montées. J’ai aussi remarqué que la fatigue liée au lapiaz ne se manifeste pas de la même façon que la fatigue musculaire habituelle : elle s’installe dans les yeux et dans la nuque, à force de scruter le sol en permanence, et elle se traduit par une irritabilité légère bien avant que les jambes ne protestent réellement. Je m’en souviendrai en planifiant les étapes de la traversée complète, en prévoyant des pauses plus fréquentes sur les tronçons de lapiaz, même quand le corps, lui, se sent encore capable d’avancer.
Aucune source sur des kilomètres : repenser le ravitaillement
Le plateau karstique absorbe l’eau presque instantanément, ce qui explique l’absence quasi totale de sources en surface sur de longues distances. J’étais partie avec deux litres et demi, ce qui s’est révélé juste sans être insuffisant pour une journée de fin de printemps, mais qui aurait été dangereusement court en plein été. Aucun point de ravitaillement en eau fiable entre le col de Rousset et le retour par les combes : c’est une donnée à intégrer avant de partir, et non à découvrir en chemin. Pour la traversée à venir, je prévois désormais de calculer les réserves d’eau par étape complète, refuge à refuge, plutôt que de compter sur des points intermédiaires qui, ici, n’existent tout simplement pas.
- Départ col de Rousset, entrée en réserve naturelle après environ 45 minutes
- Pas de la Ville : repère intermédiaire, aucune eau disponible
- Pas de l’Aiguille : descente technique, prudence sur le lapiaz humide
- Retour par les combes boisées, seul tronçon ombragé de la journée
Chaussures de trail contre chaussures de randonnée : mon choix a changé
J’étais partie en chaussures de trail légères, un choix qui me sert bien sur la majorité des sentiers que je parcours. Sur le lapiaz, j’ai regretté l’absence de tige montante et de semelle plus rigide dès la moitié de la journée : la cheville travaille énormément sur ce relief irrégulier, et une chaussure basse laisse peu de protection en cas de faux mouvement entre deux lames de calcaire. Pour la traversée complète, avec un sac plus chargé, je repasserai à une chaussure de randonnée classique, plus lourde mais plus stable. C’est une conclusion à laquelle je ne m’attendais pas en partant, et qui montre bien que le choix du matériel doit répondre au terrain réel plutôt qu’aux habitudes.
Le sac, lui aussi, mérite d’être repensé pour ce massif précis. Sur cette boucle d’une journée, je portais un sac léger avec le minimum vital, mais pour plusieurs jours en autonomie, la contrainte de l’eau change tout : porter deux ou trois litres supplémentaires par étape, en prévision des longs tronçons sans point d’eau fiable, alourdit sensiblement le sac et modifie l’équilibre général. J’ai déjà commencé à revoir ma liste de matériel pour la traversée, en retirant certains éléments de confort afin de compenser ce poids supplémentaire, incontournable sur ce plateau.
Ce que cette journée m’a appris avant la traversée complète
Cette boucle d’une journée, pensée au départ comme une simple reconnaissance, a fini par redessiner presque tous mes plans pour la suite : le rythme prévu, les réserves d’eau, les chaussures, et même la fenêtre de saison que je choisirai pour partir plusieurs jours. Je repars de cette journée avec l’impression que les Hauts Plateaux du Vercors sont un massif qu’on sous-estime facilement sur le papier, en particulier quand on compare son dénivelé modeste à celui d’autres massifs plus hauts. Le dénivelé n’est pourtant pas ce qui rend ce plateau exigeant : c’est la combinaison du terrain technique, de l’absence d’eau et de l’isolement visuel une fois le brouillard installé. J’y retournerai, mais avec un plan revu de fond en comble, et c’est exactement ce que cette première journée devait m’apprendre.


