Montagne

Le Puy Mary et les burons oubliés du Cantal

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J’ai pris le train jusqu’à Aurillac un vendredi soir, avec l’idée simple de passer un week-end dans le Cantal sans itinéraire figé à l’avance. Le Massif Central n’a pas la réputation spectaculaire des Alpes, on me le rappelle souvent quand je dis que j’y vais marcher, et pourtant le Puy Mary et les volcans du Cantal forment l’un des plus grands stratovolcans d’Europe, aujourd’hui érodé en une étoile de vallées qui rayonnent depuis le sommet. C’est cette géographie particulière, plus que l’altitude modeste, qui m’attirait là.

Salers avant l’effort

Je me suis arrêtée une nuit à Salers, un village perché construit en pierre volcanique sombre, avec ses tourelles et sa place fortifiée qui semble n’avoir pas changé depuis des siècles. Le matin, le brouillard stagnait encore dans la vallée en contrebas tandis que le village restait au sec, comme suspendu au-dessus des nuages. J’ai marché lentement dans les ruelles avant de rejoindre en voiture partagée avec mon hôte le point de départ vers le Puy Mary, en passant par des routes étroites bordées de murets bas où des vaches Salers, rousses et cornues, ruminaient sans se soucier du trafic.

Ce genre de village m’apaise toujours avant une journée de marche, parce qu’il rappelle que la montagne n’est pas seulement un décor pour marcheurs de passage, elle a d’abord été un lieu de vie organisé autour du bétail, du fromage et des saisons. À Salers, les maisons hautes en pierre sombre, percées de petites fenêtres, racontent des hivers rudes qu’on imagine mal en plein été quand la lumière tombe doucement sur la place principale.

Le Puy Mary culmine à 1787 mètres, ce qui paraît modeste sur le papier comparé à un sommet alpin, mais l’ascension depuis le Pas de Peyrol se fait presque entièrement à découvert, sur une croupe herbeuse exposée au vent de face. C’est un détail qu’on sous-estime facilement quand on vient des Alpes ou des Pyrénées : ici, rien n’arrête le vent, aucune forêt, aucun éperon rocheux pour s’abriter, juste de l’herbe rase et le ciel. Le Puy Mary n’est qu’un des sommets qui rayonnent depuis le cœur du volcan, mais c’est le plus accessible, et celui qui offre la vue la plus complète sur les vallées en étoile quand le temps le permet.

Quand le ciel change de plan

Au Pas de Peyrol, le ciel était dégagé quand j’ai commencé à monter, avec une visibilité qui portait loin sur les vallées rayonnantes en contrebas. Vingt minutes plus tard, un banc de nuages est monté depuis le versant ouest, rapide, plus rapide que ce que j’avais anticipé en partant. Ce n’est pas une montagne technique, l’escalier aménagé rend la montée facile, mais la météo du Cantal a une réputation bien méritée de changer d’humeur sans prévenir, même en plein été.

Je me suis arrêtée à mi-parcours, le vent me poussait presque de côté, et je me suis posée la question simple que je me pose toujours dans ces moments : est-ce que je vois encore le sentier devant moi, et est-ce que je le verrai encore dans dix minutes.

La réponse était oui ce jour-là, de justesse. J’ai continué en accélérant un peu le pas, moins par courage que par calcul : rester immobile dans ce vent froid n’avait aucun sens, autant atteindre le sommet ou redescendre franchement. Au sommet, la vue promise par les guides avait disparu, remplacée par un blanc uniforme et un vent qui sifflait autour de la table d’orientation. J’ai posé la main sur le métal froid, sans rien voir des vallées qu’elle est censée désigner, et j’ai ri toute seule de l’absurdité de la situation.

Les burons, une autre montagne

Ce que je retiens surtout de ce week-end, ce n’est pas le sommet noyé dans le brouillard, mais les burons croisés en chemin, ces bâtiments de pierre bas au toit de lauze où l’on fabriquait autrefois le fromage de Cantal et le Salers pendant l’estive. Certains sont en ruine, d’autres restaurés et encore utilisés l’été quand les vaches montent en alpage. Un buron encore actif, croisé en redescendant par un sentier différent de celui de la montée, dégageait une odeur de lait chaud et de bois humide qui m’a arrêtée net.

Le berger, un homme d’un certain âge qui vivait là seul avec ses bêtes pendant les mois d’estive, m’a expliquée en deux phrases brèves comment il fabriquait sa tome, sans grande conversation, avec la réserve tranquille de quelqu’un habitué au silence plus qu’aux visiteurs. Cette rencontre m’a fait comprendre que la montagne du Cantal n’est pas seulement un paysage à traverser, elle est encore une montagne de travail, avec ses rythmes propres qui n’ont rien à voir avec le tourisme de randonnée.

Autour du buron, des vaches Salers paissaient sur des pentes ouvertes, en cercle large, indifférentes à ma présence. J’ai repensé à la vallée traversée la veille, aux mêmes vaches croisées près de Salers, et j’ai mesuré à quel point cette race et ce fromage structurent encore le paysage du Cantal, bien au-delà du simple décor touristique qu’on imagine parfois depuis l’extérieur. L’estive dure de juin à octobre selon les années, et les burons encore actifs se comptent sur les doigts des deux mains dans tout le massif, ce qui rend chaque rencontre de ce type plus précieuse qu’elle n’y paraît.

Ce que je ferais différemment

Avec le recul, je pense que j’ai sous-estimé ce massif avant d’y aller, en le rangeant mentalement dans la catégorie des montagnes faciles à cause de son altitude modérée. C’est une erreur que je ne referai pas. Le Cantal n’exige pas d’acclimatation ni de matériel technique, mais il demande une vraie attention à la météo et au vent, précisément parce que rien dans le relief ne protège le marcheur une fois sorti des vallées boisées.

  • Vérifier la météo du jour même le matin, pas seulement la veille, tant elle peut changer vite sur les croupes sommitales
  • Emporter une veste coupe-vent même par beau temps annoncé, le vent au sommet peut être glacial malgré une température douce en vallée
  • Prévoir du temps pour s’arrêter aux burons habités, ce sont souvent les rencontres les plus marquantes du parcours
  • Ne pas se fier à l’altitude modeste pour juger de la difficulté réelle d’une journée en montagne

Ce que cette montagne fait au moral

Je suis redescendue vers Salers en fin d’après-midi, trempée par un crachin fin qui avait fini par s’installer, fatiguée d’une fatigue simple et sans complication. Il n’y a pas eu de sommet dégagé, pas de photo spectaculaire à montrer au retour, et pourtant je suis repartie avec le sentiment d’avoir touché quelque chose de plus authentique que ce que j’étais venue chercher. Le Cantal ne cherche pas à impressionner, il ne joue pas la carte du vertige ou de l’exploit, il propose une montagne habitée, travaillée, où le brouillard qui gâche la vue finit par devenir lui-même une partie de l’expérience plutôt qu’un échec de la journée. Je suis rentrée apaisée, moins par le paysage que par la lenteur imposée du début à la fin de ce week-end.

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