Montagne

Ben Nevis sous la pluie : pourquoi j’ai fait demi-tour à trois cents mètres du sommet

Cet article peut contenir des liens affiliés. Si vous réservez ou achetez via ces liens, Respirer Ailleurs peut percevoir une petite commission, sans surcoût pour vous. En savoir plus.

J’étais arrivée à Fort William la veille au soir, après un long trajet en train depuis Glasgow sur une ligne qui longe des lochs immobiles et des landes couleur de bronze. Fort William se présente comme la capitale de l’outdoor écossais, coincée entre le loch Linnhe et la masse sombre du Ben Nevis, le plus haut sommet des îles britanniques avec ses 1345 mètres. Je m’étais donné trois jours pour tenter l’ascension, en gardant une marge volontaire pour la météo, réputée changeante même en plein été dans cette région.

Un départ trompeur

Le matin du départ, le ciel au-dessus du Glen Nevis était dégagé, ce qui, m’avait-on dit la veille dans un pub du village, arrivait rarement plus d’un jour sur trois à cette latitude. J’ai pris le Mountain Track depuis le parking près du centre de montagne, un sentier bien tracé qui grimpe d’abord en larges lacets au-dessus de la vallée, passe près d’un petit loch suspendu à mi-parcours, puis s’élève en zigzags plus serrés sur un plateau caillouteux où la végétation disparaît presque entièrement.

Le Glen Nevis lui-même mérite qu’on s’y attarde un instant avant de partir : c’est une vallée encaissée, tapissée de fougères et de bouleaux, où les cascades tombent depuis des parois moussues. Ce contraste entre la vallée verdoyante et le sommet minéral, presque arctique, que j’allais découvrir plus haut, donne au Ben Nevis une identité très particulière par rapport aux montagnes que je connaissais déjà en France. On part d’un paysage presque tropical d’humidité pour finir, en quelques heures de marche seulement, dans un univers de pierre grise battu par le vent.

J’avais lu que le sentier était fréquenté et bien balisé, ce qui m’avait un peu rassurée avant de partir seule. C’était vrai jusqu’au loch à mi-hauteur : des familles, des groupes d’amis, une ambiance presque festive malgré l’effort. Passé ce point, la foule s’est clairsemée, le sentier a continué de grimper régulièrement, et j’ai commencé à sentir le vent forcir sans que rien dans le ciel ne l’annonce encore clairement.

Le plateau sommital, une autre montagne

Ce que peu de récits mentionnent avant d’y aller, c’est à quel point le sommet du Ben Nevis change de nature une fois passé le dernier lacet visible depuis la vallée. On débouche sur un plateau vaste, presque plat, parsemé de blocs et bordé au nord par des falaises qui tombent à pic sur plusieurs centaines de mètres. Par mauvais temps, ce plateau devient un piège bien connu des sauveteurs locaux : sans repère visuel, sans arbre ni crête franche pour s’orienter, il est facile de dériver vers les falaises sans même s’en rendre compte.

C’est exactement ce qui a commencé à se produire ce jour-là. Le nuage est descendu d’un coup, pas progressivement comme dans le Cantal quelques mois plus tôt, mais comme un rideau qu’on tire : visibilité de plusieurs kilomètres, puis visibilité de dix mètres en l’espace de quelques minutes. La pluie s’est mise à tomber presque horizontalement, poussée par un vent qui m’obligeait à me pencher pour avancer droit.

La décision

Je me suis arrêtée, boussole en main bien que je n’aie jamais eu à m’en servir jusque là, et je me suis dit une phrase toute simple : je ne vois plus le sentier, et je ne sais plus avec certitude où se trouvent les falaises.

D’après mon estimation et le temps écoulé depuis le dernier repère clair, il me restait environ trois cents mètres de dénivelé avant le sommet, peut-être un peu moins. Ce n’était pas un calcul précis, plutôt une intuition bâtie sur l’expérience des années précédentes. Mais l’incertitude elle-même était le problème : dans un brouillard aussi dense, avec des falaises quelque part sur ma gauche, continuer à l’estime n’avait aucun sens raisonnable, même pour rejoindre un sommet qui m’attirait depuis des mois.

Je savais, pour l’avoir lu avant de partir, que le plateau sommital comptait plusieurs anciens cairns de secours et une structure en ruine, vestige d’un ancien observatoire météorologique construit au dix-neuvième siècle, qui servaient autrefois de repères aux marcheurs égarés. Je n’en voyais aucun dans ce brouillard, seulement des blocs de pierre qui se ressemblaient tous, sans forme distincte capable de me rassurer sur ma position exacte.

J’ai fait demi-tour. Pas dans la panique, mais avec cette forme de déception calme et un peu amère qui accompagne les décisions raisonnables prises contre l’envie. J’ai retracé mes pas avec attention, en cherchant les mêmes cairns de pierre empilés qui balisent le plateau, jusqu’à retrouver la pente plus marquée qui signalait le début de la descente vers le loch à mi-hauteur. Le brouillard s’est un peu levé à ce niveau, juste assez pour confirmer que j’étais sur le bon chemin.

Ce que la montagne a fait à mon moral

Je suis redescendue trempée jusqu’aux os, frigorifiée malgré les couches censées me protéger, avec un sentiment mêlé d’échec et de soulagement difficile à démêler sur le moment. Dans le pub où j’ai fini par me réchauffer ce soir-là, un habitué du coin, entendant mon histoire, m’a dit sans dramatiser que la montagne recevait chaque année des marcheurs qui ne redescendaient jamais du plateau, faute d’avoir su renoncer à temps. Cette phrase, dite sans emphase entre deux gorgées de bière, a changé ma façon de considérer mon propre demi-tour.

Ce que je retiens de cette journée, avec le recul de plusieurs mois, ce n’est pas la frustration de ne pas avoir atteint le sommet. C’est plutôt la confirmation qu’une décision prise à temps, même décevante, vaut mieux qu’un sommet atteint par obstination aveugle. La montagne ne m’a rien offert ce jour-là, ni vue, ni sentiment d’accomplissement classique, mais elle m’a rappelé avec une clarté presque brutale où se situe la limite entre détermination et entêtement.

Ce que je referais autrement

Je suis revenue en France sans avoir foulé le sommet du Ben Nevis, et cela ne me pèse plus vraiment aujourd’hui. Voici ce que cette expérience m’a appris pour les prochaines tentatives, là que j’y retourne un jour ou que j’affronte une autre montagne au relief comparable :

  • Se renseigner avant de partir sur les zones connues pour leur risque d’égarement par brouillard, le plateau sommital du Ben Nevis en fait partie
  • Emporter une boussole et savoir s’en servir, même sur un sentier réputé facile et bien balisé en temps normal
  • Accepter qu’un demi-tour à trois cents mètres d’un sommet n’est pas un échec mais une décision qui se juge sur la sécurité, pas sur la distance
  • Se donner plusieurs jours de marge dans une région à météo instable plutôt qu’une seule tentative sans filet

Je repense souvent à ce plateau blanc et silencieux, au vent qui poussait la pluie à l’horizontale, et je n’y pense jamais avec regret. C’est peut-être ça, au fond, ce que la montagne m’apprend le mieux au fil des années : distinguer le moment où continuer construit quelque chose, du moment où continuer ne fait que flatter l’orgueil.

La lettre de terrain

Recevoir la lettre de terrain

Une fois par mois, un milieu, un itinéraire testé et ce qu'il faut avoir dans le sac. Rien d'autre.

En vous abonnant, vous acceptez notre politique de confidentialité.