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J’ai pris le train jusqu’à Saint-Gervais-Le Fayet un matin de fin juin, puis le petit bus qui monte en une vingtaine de minutes jusqu’à Les Contamines-Montjoie, avec dans l’idée de rejoindre le refuge de la Croix du Bonhomme avant la nuit. C’était ma première étape solo sur un bout du tour du Mont-Blanc, sans autre ambition que de dormir en refuge gardé à plus de deux mille quatre cents mètres et de voir ce que ça faisait de marcher seule toute une journée pour y arriver.
De Notre-Dame de la Gorge au vallon de la Balme
Le sentier part du village, passe devant la chapelle de Notre-Dame de la Gorge où commence vraiment la montée, sur un ancien chemin pavé qui grimpe raide entre les mélèzes. J’étais partie tôt, avec l’idée d’éviter la chaleur du milieu de journée sur les passages les plus exposés, et ça a payé : j’ai croisé peu de monde dans la première heure, surtout des marcheurs qui avaient dormi au refuge de Nant Borrant et repartaient tranquillement. Le vallon de la Balme s’ouvre ensuite largement, avec des alpages ponctués de chalets, avant que le chemin ne se redresse une nouvelle fois vers le col du Bonhomme.
Sur la carte, ça représente environ mille trois cents mètres de dénivelé positif depuis le village jusqu’au refuge, sur une quinzaine de kilomètres, ce qui en fait une vraie journée de marche et pas une simple balade d’échauffement. Mes jambes l’ont senti dès la deuxième heure, surtout dans les lacets les plus raides après le refuge de la Balme, où j’ai dû ralentir et fractionner l’effort par petits paliers.
Arriver au refuge, fatiguée et un peu fière
Le refuge de la Croix du Bonhomme apparaît d’un coup, posé sur un replat juste sous le col, entouré de pierriers et de névés qui tiennent parfois jusqu’en juillet selon les années. J’y suis arrivée en fin d’après-midi, les cuisses lourdes, avec cette satisfaction particulière qu’on ne ressent que quand on a porté soi-même tout ce dont on avait besoin depuis le fond de la vallée. Le gardien m’a montré mon lit dans le grand dortoir, sans façon, en me rappelant simplement l’heure du repas et celle de l’extinction des lumières.
Le refuge tourne à plein régime en pleine saison de tour du Mont-Blanc, avec des marcheurs de toutes nationalités qui repartent souvent le lendemain vers Les Chapieux ou vers le val Montjoie. Le repas s’est pris à table commune, dans une ambiance bruyante et joyeuse, très différente du silence que j’imaginais en partant seule le matin.
Une femme allemande assise à côté de moi m’a dit qu’elle refaisait ce tour chaque année depuis cinq ans, « pas pour voir autre chose, mais pour revoir la même chose autrement ». Je n’ai pas su quoi répondre sur le moment, mais l’idée m’a suivie toute la soirée.
Le code de bonne conduite d’un refuge sur un sentier de grande randonnée
Sur un itinéraire aussi fréquenté que le tour du Mont-Blanc, la vie en refuge suit des règles assez strictes, plus que dans certains refuges isolés que j’ai connus ailleurs. On retire ses chaussures à l’entrée, on n’occupe pas plus de place que sa couchette dans le dortoir, on descend son sac avant le repas pour laisser passer les autres dans les couloirs étroits. Le gardien a rappelé, avant le dîner, qu’il fallait limiter les douches à quelques minutes, l’eau chaude étant produite en quantité limitée à cette altitude.
Ce cadre un peu serré ne m’a pas dérangée, au contraire : dans un lieu où passent autant de monde chaque soir en saison, c’est ce genre de discipline collective qui permet à tout le monde de dormir à peu près correctement.
La nuit et le lever du jour sur le col du Bonhomme
J’ai mal dormi, comme presque toujours en dortoir de refuge, réveillée deux ou trois fois par le froid qui s’infiltrait sous la couverture malgré mon drap de sac. Vers cinq heures et demie, j’ai entendu les premiers marcheurs se préparer pour prendre de l’avance sur l’étape du lendemain, et je me suis levée avec eux, davantage par curiosité que par nécessité.
Dehors, le froid était sec et le ciel encore gris pâle à l’est, au-dessus des crêtes qui referment le vallon. La lumière est montée lentement, d’abord sur les sommets les plus hauts, avant de descendre vers le refuge et les névés autour. Je suis restée un moment sur le pas de la porte, en polaire, à regarder ce basculement progressif sans vraiment penser à rien de précis, simplement contente d’être là plutôt qu’encore en train de dormir.
Ce que j’ai emporté, et ce que j’ai laissé au fond du sac sans l’utiliser
Pour cette étape, j’avais préparé mon sac en pensant à la fois à l’effort de la montée et au confort sommaire du dortoir. Voici ce qui m’a vraiment servi :
- Un drap de sac léger, demandé dans la quasi-totalité des refuges gardés du tour du Mont-Blanc.
- Des bâtons de marche, précieux dans la descente raide du chemin pavé près de Notre-Dame de la Gorge.
- Une lampe frontale, utile pour les allers-retours vers les sanitaires extérieurs pendant la nuit.
- Une polaire chaude, indispensable dès que le soleil disparaît derrière la crête en fin d’après-midi.
- Une deuxième paire de chaussettes sèches, changée juste avant le repas du soir, un petit luxe qui change beaucoup après une journée de marche.
J’avais aussi emporté un livre de poche que je n’ai pas ouvert une seule fois : entre le repas collectif, la fatigue et les conversations avec les autres marcheurs, il n’y a tout simplement pas eu de moment pour lire. C’est une chose que je remarque presque à chaque nuit en refuge gardé, cette impression que le temps se remplit tout seul, sans qu’on ait besoin de programmer une occupation.
Ce que ce refuge dit du tour, et comment j’en suis redescendue
Je n’ai marché qu’une seule étape de ce tour, mais elle m’a suffi pour comprendre pourquoi tant de gens reviennent année après année, comme cette femme allemande à côté de moi au dîner. Le refuge de la Croix du Bonhomme n’a rien d’exceptionnel en soi, sa construction est fonctionnelle plus que pittoresque, mais sa position juste sous le col en fait un point de passage obligé où se croisent des marcheurs partis de villages très différents, certains depuis Chamonix, d’autres depuis l’Italie ou la Suisse quelques jours plus tôt. Cette diversité, plus que le bâtiment lui-même, donne au lieu une atmosphère particulière, presque celle d’un carrefour temporaire où tout le monde se raconte la même montagne vue sous des angles différents.
J’ai aussi discuté avec un jeune gardien saisonnier qui m’a expliqué qu’il montait s’installer au refuge dès la fin du printemps et n’en redescendait qu’à la fermeture, mi-septembre, avec un ravitaillement organisé par hélicoptère plusieurs fois dans la saison faute d’accès carrossable. Cette logistique, qu’on oublie facilement quand on arrive fatiguée et qu’on ne pense qu’à son assiette, m’a rappelé à quel point la vie en refuge repose sur un travail invisible qu’on ne voit jamais depuis le dortoir.
Le lendemain matin, en redescendant vers Les Contamines par un itinéraire légèrement différent, je repensais à cette phrase de la marcheuse allemande sur le fait de revoir la même chose autrement. La descente m’a paru plus douce que prévu, sans doute parce que je connaissais déjà le terrain de la veille et que mon corps avait trouvé son rythme. Je me suis arrêtée longuement à Notre-Dame de la Gorge, assise sur les marches de la petite chapelle, à regarder les groupes qui montaient à leur tour vers le col, avec cette même hésitation dans le pas que j’avais eue la veille au même endroit.
Je crois que c’est exactement ce que cette nuit au refuge de la Croix du Bonhomme m’a offert : pas un paysage inédit à cocher sur une liste, mais une façon très concrète de sentir dans le corps ce que représente une vraie journée de montagne, du village jusqu’au col et retour, avec tout ce qui se joue entre les deux, la fatigue, la table commune, le froid du petit matin et cette lumière qui remonte lentement sur les crêtes avant que le reste du refuge ne se réveille.


