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La cabane forestière que j’ai réservée près de Mouthe, dans le Haut-Doubs, ne payait pas de mine sur les photos : un bardage en bois gris, un toit à deux pentes, une porte un peu voilée par l’humidité. J’y suis arrivée à pied depuis le dernier hameau desservi par le car, un sac de vingt kilos sur le dos, après avoir marché près de deux heures sur des chemins forestiers détrempés par une pluie de la veille.
Le dernier kilomètre, celui qu’on ne voit pas sur la carte
Les cabanes forestières du Jura ont presque toutes ce point commun : elles se méritent. Peu sont accessibles en voiture jusqu’au seuil, et c’est tant mieux, parce que ce dernier tronçon à pied, entre les épicéas et les clairières humides, fait déjà partie du séjour. J’ai croisé des traces de sanglier bien nettes dans la boue, une source aménagée où j’ai rempli ma gourde sans filtrer, et un panneau du gestionnaire forestier rappelant les horaires de chasse en cours dans le secteur. Rien de spectaculaire, mais tout cela compose un paysage qu’on ne traverse pas en voiture, et qui se mérite justement par la marche.
Ce que la cabane offre vraiment, et ce qu’elle n’offre pas
À l’intérieur, la cabane tenait ses promesses sans en rajouter : un poêle à bois avec une réserve de bûches sèches, deux bat-flancs pouvant accueillir quatre personnes, une table, deux bancs, et une fenêtre qui donnait sur une combe où la brume stagnait encore en fin d’après-midi. Pas d’électricité, pas d’eau courante, pas de toilettes autres qu’une cabine sèche à l’extérieur. J’avais prévu large en eau, deux bidons de cinq litres, et j’ai eu raison : la source la plus proche demandait vingt minutes de marche, et je n’avais pas envie de refaire ce trajet une fois la nuit tombée.
J’ai allumé le poêle vers dix-sept heures, en prenant mon temps, parce qu’une cabane froide qu’on chauffe trop vite fume plus qu’elle ne réchauffe. Le bois était sec, correctement fendu, preuve qu’un précédent occupant avait respecté la règle tacite de ces refuges : on reconstitue la réserve qu’on a utilisée, ou au moins on ne la vide pas complètement.
J’ai profité de la lumière encore bonne pour ressortir marcher une petite demi-heure autour de la cabane, sans sac, juste pour repérer les alentours avant la nuit : le sentier qui filait vers une tourbière voisine, une souche creusée où l’eau de pluie s’accumulait, les premières odeurs de résine qui montaient à mesure que le soleil baissait derrière les crêtes du Risoux. C’est un réflexe que je garde de mes années d’accompagnatrice, cette manière de mémoriser un lieu avant que la nuit ne l’efface, au cas où il faudrait s’orienter dans le noir.
Le code de bonne conduite d’une cabane forestière
- On referme systématiquement la porte, y compris en journée, pour éviter que la faune n’entre
- On repart avec tous ses déchets, même les biodégradables, jusqu’à la première poubelle du village
- On coupe ou fend du bois pour le prochain occupant si on en a la force et les outils
- On éteint complètement le poêle avant de partir, jamais de braises actives laissées seules
- On respecte les périodes de chasse affichées et on ne s’écarte pas des sentiers balisés à ces dates
La nuit, sans rien pour la rendre facile
La nuit en cabane forestière n’a rien à voir avec une nuit en refuge gardé. Il n’y a personne pour gérer l’organisation collective, personne pour préparer le repas, personne pour dire quand éteindre les lumières puisqu’il n’y en a pas. On est seule responsable du feu, de l’eau, du silence. J’ai entendu un renard tourner autour de la cabane vers vingt-trois heures, puis plus rien d’autre que le poêle qui craquait doucement en refroidissant. Ce silence-là, épais, sans circulation ni voix humaine à des kilomètres, m’a tenue éveillée plus longtemps que la fatigue de la marche n’aurait dû le permettre, non pas d’inquiétude, mais par une forme d’attention que le corps garde allumée quand tout autour de lui est nouveau.
Une amie forestière m’a expliqué un jour que ces cabanes existaient d’abord pour les bûcherons et les gardes, bien avant de devenir des étapes pour les marcheurs, et que le respect qu’on leur doit vient de là : ce sont des outils de travail qu’on nous prête, pas des gîtes touristiques.
Cette phrase m’est revenue en repliant mon duvet le lendemain matin, en balayant les quelques brindilles tombées autour du poêle, en vérifiant que je ne laissais rien qui n’était pas là à mon arrivée. Ce n’est pas une contrainte qui pèse, c’est plutôt une manière de rester digne de l’accès qu’on nous accorde, souvent gratuitement ou pour un tarif symbolique versé dans une boîte en bois vissée au mur.
Le matin, et ce que la forêt donne quand on est déjà dehors
Je suis sortie vers six heures trente, café tiède à la main, pour marcher jusqu’à la combe que j’avais vue par la fenêtre la veille. La brume n’était pas encore levée, et le silence du petit matin en forêt jurassienne a une texture particulière, faite de gouttes qui tombent des branches plus que de vent. J’ai vu deux chevreuils traverser à bonne distance, indifférents à ma présence parce que j’étais restée immobile assez longtemps pour qu’ils m’oublient.
Ce que je retiens de cette nuit-là, ce n’est pas le confort, puisqu’il était minimal, mais la justesse de ce que la cabane offrait : un abri sec, un feu, un toit, rien de plus, et c’était exactement suffisant. J’étais partie fatiguée d’une semaine trop pleine, et je suis repartie le lendemain avec cette sensation particulière qu’on ne trouve pas en dormant dans un lit confortable : celle d’avoir été, l’espace d’une nuit, entièrement responsable de mon propre confort, et d’avoir su le tenir.
Réserver une cabane forestière dans le Jura
La plupart de ces cabanes se réservent auprès des offices de tourisme locaux ou des communes forestières propriétaires, souvent plusieurs semaines à l’avance en période estivale. Les places sont limitées, l’accès n’est jamais garanti par la seule voiture, et il faut se renseigner sur les points d’eau avant de partir, parce qu’ils ne sont pas toujours signalés sur les cartes touristiques classiques. C’est cette part d’incertitude, justement, qui distingue une cabane forestière d’un hébergement standard : on n’y va pas pour être prise en charge, on y va pour se débrouiller, et pour redécouvrir ce que cela fait au corps de n’avoir, pour une nuit, que ce qu’on a porté soi-même.


