Forêts & lacs

Marcher sous les hêtres de la forêt de Fontainebleau pour se retrouver

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Je suis descendue du train à la gare de Fontainebleau-Avon un peu avant huit heures, avec un sac trop léger pour la journée que j’avais en tête. Je n’avais pas réservé de bus. J’ai marché depuis la gare, direction les gorges de Franchard, un peu plus d’une heure sur le bitume puis sur le sable, et c’est exactement ce trajet à pied qui a commencé à me faire du bien, avant même d’entrer sous les arbres.

Une forêt qui n’est pas faite que de chêne

On parle beaucoup des chênes de Fontainebleau, mais ce sont les hêtres qui m’ont arrêtée ce jour-là. Leur écorce grise et lisse, presque froide au toucher même en pleine journée, contraste avec le sable ocre du sol et les blocs de grès qui affleurent partout. En automne, la lumière passe entre les feuilles jaunes et tombe en taches mouvantes sur les rochers, et j’ai marché longtemps sans vraiment regarder ma carte, en suivant simplement les marques bleues du sentier Denecourt-Colinet qui traverse le massif depuis plus d’un siècle.

Le dénivelé n’est jamais violent ici, quelques dizaines de mètres à chaque montée de rocher, mais le sol change tout le temps : sable fin qui glisse sous les chaussures, dalles de grès lisses et parfois humides, racines qui affleurent entre les fougères. J’étais partie fatiguée d’une semaine trop pleine, et c’est ce terrain irrégulier, qui oblige à regarder où on pose le pied, qui m’a sortie de ma tête plus sûrement qu’un chemin plat et large.

S’arrêter, ne pas juste traverser

Je me suis assise une bonne demi-heure sur un rocher plat au-dessus des gorges, sans rien faire d’autre qu’écouter. Le vent dans les hêtres fait un bruit différent de celui dans les chênes, plus sec, presque un froissement de papier. Des grimpeurs s’entraînaient plus bas sur les blocs, en silence, concentrés sur les prises. J’ai compris à ce moment-là pourquoi cette forêt attire autant de monde qui vient juste pour marcher lentement : elle offre des dizaines de clairières et de points de vue sans qu’on ait besoin de faire des kilomètres pour les atteindre.

Je n’avais pas de plan pour la journée, seulement l’idée de rester sous les arbres jusqu’à ce que la fatigue de la semaine se dissolve un peu.

Vers midi, j’ai repris la marche en direction du rocher Canon, puis j’ai bifurqué sans vraiment le décider vers une zone moins fréquentée, où les hêtres se resserrent et où la lumière devient plus verte, plus filtrée. C’est là, dans ce sous-bois plus dense, que j’ai vraiment ralenti le pas, presque malgré moi, comme si le corps comprenait avant la tête qu’il n’y avait plus besoin d’avancer vite.

Ce que le sous-bois fait au corps

Je ne suis pas une spécialiste, seulement une ancienne accompagnatrice de randonnée qui a vu, des années durant, des groupes entiers changer de posture après deux heures sous les arbres. Les épaules descendent, la respiration s’allonge, le pas devient plus régulier. Ce jour-là à Fontainebleau, j’ai senti la même chose sur moi : en sortant du RER le matin j’avais les mâchoires serrées sans m’en rendre compte, et en repassant devant le même rocher en fin d’après-midi, je respirais autrement.

Le sable absorbe les bruits de pas, ce qui rend la forêt étrangement silencieuse malgré sa proximité avec Paris. J’ai croisé des familles, des grimpeurs, un couple âgé qui marchait très lentement en s’arrêtant à chaque arbre remarquable, mais jamais de foule compacte. Les chemins se ramifient tellement qu’on se disperse naturellement, et c’est peut-être ça, plus que la taille du massif, qui donne cette impression d’espace.

Le dernier tronçon, celui qui compte le plus

En fin de journée, j’ai repris la direction de la gare par un chemin différent de celui du matin, plus long de vingt minutes mais qui passe par une plaine de bruyère ouverte, un des rares endroits du massif où les arbres s’écartent complètement. La lumière basse de fin d’après-midi éclairait la bruyère presque à l’horizontale, et j’ai marché les vingt dernières minutes sans presser le pas, alors que j’avais un train à ne pas rater.

C’est souvent ce dernier tronçon, celui qu’on fait fatiguée et un peu triste de repartir, qui reste le plus net dans la mémoire. Je suis rentrée dans le train avec du sable dans les chaussures et les jambes lourdes, mais quelque chose s’était déplacé dans ma tête pendant ces heures sous les hêtres, quelque chose que je n’aurais pas su nommer avant de partir le matin même.

Ce que je retiens pour y retourner

  • Partir tôt suffit à éviter les groupes, même un jour de beau temps
  • Le sol change tout le temps : chaussures à bonne accroche recommandées, le sable et le grès humide glissent
  • Les sentiers bleus Denecourt-Colinet permettent de se perdre sans vraiment se perdre
  • Le dernier quart d’heure de marche, celui qu’on fait fatiguée, mérite d’être ralenti plutôt que pressé

Je ne suis pas allée à Fontainebleau pour cocher un site remarquable sur une liste. J’y suis allée parce que j’avais besoin d’un sous-bois assez vaste pour marcher sans but pendant des heures, et c’est exactement ce que cette forêt m’a donné, sans mise en scène, juste du sable, des hêtres et le temps de m’y perdre un peu.

Revenir une autre saison

Je suis retournée à Fontainebleau quelques mois plus tard, en plein hiver, et j’ai retrouvé un massif presque méconnaissable : le sable durci par le gel craquait sous les chaussures, les hêtres étaient nus, et la lumière basse de l’après-midi traversait les branches sans aucun obstacle jusqu’au sol. J’avais imaginé que l’hiver rendrait la forêt triste, mais c’est l’inverse qui s’est produit. Sans les feuilles, on voit la structure entière du massif, les blocs de grès qui se devinaient à peine en automne apparaissent partout, empilés les uns sur les autres comme des ruines anciennes.

Je crois que c’est ça, au fond, qui me fait revenir dans ce genre de forêt plutôt que d’en changer à chaque fois : la certitude qu’elle a encore quelque chose à montrer qu’elle n’a pas montré la fois d’avant, pour peu qu’on prenne le temps d’y retourner sans attendre d’y trouver exactement ce qu’on y a laissé.

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