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La première nuit dans un lit qui n’est pas le mien, je la reconnais tout de suite au bruit que fait mon corps en s’allongeant. Pas fatiguée comme après une bonne marche, fatiguée comme un moteur qu’on a coupé trop vite. J’ai dormi dans des dizaines de chambres différentes en dix ans d’accompagnement de groupes, des refuges du Vercors aux petites pensions du Jura, et j’ai fini par comprendre que le sommeil en voyage ne se gère pas comme le sommeil chez soi. Il se prépare.
Le décalage n’est pas toujours une question de fuseau horaire
On pense décalage horaire pour les longs vols, mais le corps se dérègle aussi sur un simple week-end à trois heures de train. Un départ à cinq heures du matin pour attraper la correspondance à Lyon Part-Dieu, une arrivée tardive dans un gîte du Périgord où on mange à vingt-deux heures parce que le trajet a pris du retard, et le rythme est déjà cassé sans avoir changé de fuseau. Ce que j’ai appris avec les groupes, c’est que ce sont souvent ces petits décalages répétés, plus que les grands voyages, qui finissent par user.
La première nuit est presque toujours mauvaise, quel que soit le soin qu’on y met. Je le disais aux personnes que j’accompagnais dès le premier soir, pour qu’elles ne paniquent pas en se réveillant à trois heures du matin sans savoir où elles sont. Le corps a besoin d’un point de repère, et il ne l’a pas encore.
Ce qui aide vraiment la première nuit
- Arriver avant la nuit quand c’est possible, pour que les yeux enregistrent le lieu en lumière naturelle avant de devoir y dormir dans le noir
- Repérer la salle de bain et la sortie avant de se coucher, pour ne pas avoir à réfléchir si on se réveille au milieu de la nuit
- Garder un objet identique d’une chambre à l’autre, un vêtement pour dormir, une veilleuse, quelque chose que le corps reconnaît même quand les murs changent
Je me souviens d’une nuit dans un refuge au-dessus de Chamonix, complet, quinze personnes dans le même dortoir, des ronflements, une fenêtre qui claquait. Ce soir-là, je n’ai pas cherché à bien dormir. J’ai cherché à me reposer sans dormir, allongée, respiration lente, sans lutter contre l’insomnie. Le lendemain, la montée était longue et le dénivelé sérieux, presque neuf cents mètres jusqu’au col, mais j’ai tenu, parce que je n’avais pas passé la nuit à me battre contre le sommeil qui ne venait pas.
Ce que je fais avant de partir, systématiquement
Quand je pars pour plusieurs jours, je décale doucement mes horaires les deux ou trois jours avant le départ, en me couchant un peu plus tôt ou plus tard selon le sens du voyage. Ce n’est pas une méthode miracle, c’est juste donner une longueur d’avance au corps plutôt que de le prendre par surprise le jour du départ.
Je fais aussi attention à la lumière du soir dans les derniers jours avant de partir. Rester devant un écran tard, dans une chambre d’hôtel ou dans le train, retarde l’endormissement plus que je ne l’aurais cru avant d’y faire attention. Ce n’est pas une règle stricte que je m’impose, plutôt une habitude que j’ai gardée parce qu’elle marche pour moi, en particulier les nuits où je sais que je dois être debout tôt le lendemain pour prendre le premier train.
Une nuit courte mais installée dans un vrai rythme vaut souvent mieux qu’une nuit longue passée à guetter le réveil.
Le retour est aussi une nuit à préparer
On oublie souvent que le retour dérègle autant que le départ. Je suis rentrée un dimanche soir d’un séjour dans les Cévennes, après cinq jours de marche et de nuits en gîte, et j’étais persuadée que je dormirais d’un trait dans mon propre lit. Ce n’est pas ce qui s’est passé. J’étais trop habituée au silence des collines, et le bruit de la rue en bas de chez moi m’a réveillée deux fois cette nuit-là. Il m’a fallu deux ou trois nuits pour retrouver mon rythme normal, exactement comme il m’en avait fallu deux ou trois pour m’habituer au silence des Cévennes en arrivant.
Je ne cherche plus à forcer un sommeil parfait le soir du retour. J’accepte que cette nuit-là compte encore comme une nuit de voyage, même si je suis chez moi.
Composer avec les chambres qu’on ne choisit pas
Toutes les nuits ne se passent pas dans des conditions idéales. Il y a des chambres trop chaudes, des dortoirs bruyants, des lits trop courts dans certaines pensions anciennes où on dort presque en chien de fusil. J’ai appris à ne pas me battre contre ces nuits-là non plus. Une bonne nuit de voyage n’est pas forcément une nuit de huit heures sans réveil, c’est une nuit qui laisse assez de réserve pour tenir la journée suivante.
Quand la nuit a été mauvaise, je ne me mets pas une pression supplémentaire à vouloir tout rattraper le lendemain. Je choisis plutôt une journée plus légère, un terrain moins exigeant, une marche plus courte, et je laisse la nuit suivante faire le travail. C’est une leçon que le terrain m’a enseignée bien avant que je la comprenne vraiment : on ne rattrape pas une nuit de sommeil en une journée, on la rattrape en plusieurs nuits normales qui s’enchaînent.
La sieste courte, un outil que je sous-estimais
Pendant longtemps, je considérais la sieste comme un aveu de faiblesse en voyage, comme si s’arrêter au milieu de la journée voulait dire qu’on n’avait pas assez dormi la nuit. J’ai changé d’avis après une étape dans le Jura, un après-midi où le groupe avait deux heures de battement avant le repas du soir dans un gîte proche de Saint-Claude. Certaines personnes se sont allongées vingt minutes, d’autres ont préféré s’asseoir dehors avec un livre. Le lendemain matin, celles qui avaient fait cette courte pause étaient nettement plus alertes sur le sentier que celles qui avaient passé l’après-midi à somnoler assises, ni vraiment reposées ni vraiment éveillées.
Ce que j’en retiens, c’est qu’une sieste très courte, posée tôt dans l’après-midi, aide bien plus qu’une longue sieste tardive qui empiète sur le sommeil du soir. Je m’impose une limite d’une vingtaine de minutes, et je ne la prends jamais après quatre heures de l’après-midi, sinon je sais qu’elle va décaler mon endormissement du soir et recréer exactement le problème que j’essayais d’éviter.
Le bruit, l’ennemi discret des nuits de voyage
Ce n’est pas toujours l’inconfort du lit qui empêche de dormir, c’est souvent le bruit d’un lieu qu’on ne connaît pas encore. Une rue plus passante que prévu, un groupe qui rentre tard dans le gîte, un chauffage qui claque dans les tuyaux d’une vieille bâtisse. J’ai appris à garder systématiquement des bouchons d’oreilles dans ma trousse, pas parce que j’en ai besoin chaque nuit, mais parce que je ne sais jamais à l’avance laquelle sera la nuit où j’en aurai besoin. C’est un geste minuscule, mais il m’a évité bien des nuits blanches dans des dortoirs ou des chambres qui donnaient sur une place animée.
Ce que je retiens après toutes ces années
Le sommeil en voyage n’est jamais parfait, et je ne cherche plus qu’il le soit. Ce que je cherche, c’est un minimum de régularité dans les petits gestes du soir, peu importe où je pose ma valise. Reconnaître la pièce avant de dormir, garder un repère qui ne change pas, accepter les premières nuits difficiles sans y voir un problème. Le corps s’adapte, mais il a besoin qu’on lui laisse le temps de le faire, et c’est peut-être la chose la plus simple que j’ai apprise en accompagnant des groupes sur les sentiers, nuit après nuit, refuge après refuge.


