Montagne

Un col dans la Vanoise, quand le plan rate et devient autre chose

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J’avais prévu de franchir le col de la Vanoise en une seule journée, et ce plan-là n’a pas tenu plus de trois heures. Partie tôt du Pralognan, avec un itinéraire assez ambitieux pour rejoindre Termignon le soir même, je me suis retrouvée bloquée par un névé encore présent en début d’été, plus large et plus raide que je ne l’avais anticipé en préparant la sortie depuis chez moi.

Arriver à Pralognan, dernier village avant que la route s’arrête

Pralognan-la-Vanoise se rejoint depuis la gare de Moûtiers, sur la ligne qui dessert la Tarentaise, puis par un car qui remonte une vallée étroite jusqu’au bout de la route carrossable. Le village marque une frontière nette : au-delà, plus aucune route, seulement des sentiers qui s’enfoncent dans le parc national. J’avais loué une petite chambre au-dessus d’un commerce du village, pour dormir près du départ et partir dès les premières lueurs du jour.

Le sentier vers le col commence en forêt, sur un chemin large et bien tracé qui grimpe régulièrement sans difficulté technique particulière, avant de déboucher sur des alpages ouverts où la pente se redresse franchement à l’approche du col. C’est sur cette dernière partie, à l’ombre d’un versant nord qui garde la neige plus tard que les pentes exposées au sud, que j’ai rencontré le névé qui a tout changé.

Quand le terrain décide à la place du plan

Le névé barrait le passage juste sous le col, sur une pente suffisamment inclinée pour que je juge la traversée risquée sans crampons ni bâtons adaptés. J’ai hésité un long moment, tentée de forcer le passage pour ne pas perdre de temps, avant de me raisonner : une règle que je répétais autrefois à chaque groupe que j’accompagnais reste valable pour moi seule, un itinéraire qui semble limite doit toujours céder devant la prudence, jamais l’inverse.

J’ai fait demi-tour sur une centaine de mètres pour chercher une variante par un vallon voisin, plus long mais dépourvu de neige à cette période. Ce changement de plan, décidé sur le moment, m’a fait perdre près de deux heures et abandonner l’idée de rejoindre Termignon avant la nuit.

Ce que je n’avais pas anticipé en préparant cette sortie

En repensant à ma préparation, plusieurs semaines avant de partir, je vois bien où j’ai sous-estimé la situation : j’avais consulté des récits de randonnée assez récents, mais aucun ne datait de la même période exacte, et le début d’été peut changer radicalement d’une année à l’autre selon l’enneigement de l’hiver précédent. Je n’avais pas emporté de crampons légers, en me disant qu’ils resteraient inutiles si tard dans la saison, un raisonnement qui s’est révélé faux ce jour-là.

Je m’étais aussi fiée à une carte papier un peu ancienne, sans vérifier auprès de la maison du parc national si le tracé du sentier avait changé, alors que ce genre d’information se met à jour d’une saison à l’autre selon les éboulements ou les zones de protection de la faune. Un simple appel avant de partir m’aurait sans doute évité une partie de la surprise, et c’est un réflexe que j’ai gardé depuis pour toutes mes sorties en début de saison.

C’est une erreur que je referais probablement encore, tant il est difficile d’évaluer à distance l’état réel d’un col avant d’y être, mais elle m’a appris à toujours prévoir une marge de manœuvre dans l’itinéraire plutôt qu’un plan unique sans alternative, surtout en début de saison quand la neige résiduelle reste imprévisible.

Le refuge de secours, et ce qu’il a donné

J’ai fini par rejoindre le refuge de la Vanoise, plus proche que prévu, pour y passer la nuit plutôt que de continuer vers la vallée dans l’incertitude. Le gardien, habitué à ce genre de contretemps en début de saison, m’a confirmé que le névé posait problème à plusieurs randonneurs cette semaine-là, et qu’il valait mieux ne pas s’y risquer sans matériel adapté.

« Ce n’est pas un échec de changer de plan ici, m’a-t-il dit en servant le repas du soir, c’est simplement écouter ce que la montagne dit ce jour-là. »

J’ai passé la soirée sur la terrasse du refuge, face au lac des Vaches qui virait doucement à l’orange sous le coucher de soleil, entourée de randonneurs venus d’itinéraires très différents, tous réunis par le même hasard d’une montagne qui n’avait pas suivi leurs plans initiaux. Ce genre de soirée improvisée, née d’un contretemps plutôt que d’un projet, compte souvent parmi mes meilleurs souvenirs de refuge.

Franchir le col le lendemain, sans le névé

Le lendemain matin, en repartant vers le col par un autre versant, moins exposé au soleil de la veille, j’ai enfin pu le franchir, sans difficulté particulière cette fois. La vue depuis le sommet du passage, sur les glaciers de la Vanoise d’un côté et la vallée de la Maurienne de l’autre, m’a semblé d’autant plus méritée qu’elle avait demandé un jour de plus et un changement complet d’itinéraire pour y arriver.

Ce n’était plus l’aboutissement d’un plan réussi du premier coup, c’était l’aboutissement d’un renoncement suivi d’une insistance raisonnable. Je crois que c’est souvent cette combinaison-là qui donne le plus de valeur à un sommet ou un col, plus que la réussite linéaire d’un itinéraire parfaitement exécuté. Je suis redescendue par le versant opposé jusqu’à Termignon, les jambes fatiguées par deux jours cumulés plutôt qu’un seul, avec cette impression particulière de rentrer d’un voyage plus long que sa durée réelle, parce qu’il avait été plus dense que prévu.

À qui cette traversée convient vraiment

Le col de la Vanoise reste accessible à des randonneuses et randonneurs en bonne condition physique mais sans expérience technique poussée, à condition de partir plus tard dans la saison, quand les névés ont largement fondu. En début d’été, comme lors de mon passage, je le déconseillerais à qui ne dispose pas de crampons légers ou de bâtons télescopiques, et surtout à qui n’accepte pas facilement l’idée de changer de plan en cours de route. C’est une randonnée qui récompense la prudence bien plus que la vitesse.

Ce que ce col m’a rappelé

  • Ne jamais forcer un passage enneigé sans le matériel adapté, même pour ne pas perdre de temps
  • Se renseigner auprès des gardiens de refuge sur l’état réel du terrain avant de s’engager
  • Toujours prévoir une marge d’un jour supplémentaire sur les itinéraires en début de saison
  • Considérer un changement de plan comme une décision, jamais comme un échec
  • Vérifier des récits de randonnée datant de la même période exacte de l’année, pas seulement de la même saison

Je suis rentrée de cette traversée avec l’idée que la montagne enseigne rarement ce qu’on est venue y chercher, mais presque toujours quelque chose d’aussi utile, si on accepte que le plan change en cours de route.

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