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Le bateau met quarante-cinq minutes entre la gare maritime de Lorient et Port-Tudy, et c’est amplement suffisant pour comprendre que Groix n’est pas une presqu’île qu’on rejoint en voiture par erreur. Je suis descendue du car juste à temps pour la traversée de neuf heures, sac au dos, sans réservation d’hébergement, avec l’idée assez vague de faire le tour de l’île à pied en trois jours. Ce plan a tenu, mais pas tout à fait comme je l’avais imaginé, et c’est justement ce qui m’a fait rester une journée de plus.
Port-Tudy et la question du vélo
À la descente du bateau, la première image de Groix, ce sont les loueurs de vélos alignés sur le quai et les visages hésitants des touristes qui débarquent, valise à roulettes en main, sur un port qui n’a jamais été pensé pour les roulettes. J’ai regardé les vélos, j’ai regardé mes chaussures de marche, et j’ai choisi mes pieds. Ce n’était pas un choix héroïque : Groix fait environ vingt-trois kilomètres de tour, avec un relief qui alterne les creux et les bosses de façon plus marquée qu’on ne l’imagine sur une carte plate. À vélo, on avale l’île en une journée. À pied, on la sent.
J’étais fatiguée en arrivant, sortie d’une saison de guides à rédiger dans le train, et je n’avais pas envie d’aller vite. Le port lui-même donne le ton : maisons basses, criée encore active, quelques thoniers qui rappellent que Groix a longtemps vécu de la pêche au thon, loin, jusqu’au large de l’Irlande, avant que cette activité ne s’éteigne au milieu du siècle dernier.
Le sentier des douaniers, entre Port Melin et Port Lay
La côte ouest de Groix est sauvage, découpée dans le schiste, et le sentier côtier qui la longe m’a occupée une bonne partie de mon deuxième jour. Entre Port Melin et Port Lay, le chemin descend et remonte sans cesse le long de petites criques encaissées où la mer entre en force par gros temps. Port Lay en particulier m’a arrêtée longtemps : c’est un port naturel minuscule, presque fermé, où les maisons de pêcheurs sont construites à même la roche, si près de l’eau qu’on imagine mal comment elles ont tenu debout à travers les tempêtes d’hiver.
Ce coin de l’île servait autrefois au séchage du goémon, cette algue qu’on récoltait pour l’industrie iodière, et il en reste quelque chose dans l’organisation du lieu : des cales de mise à l’eau étroites, des cabanes de pierre à moitié enterrées. Je m’y suis assise une bonne demi-heure, seule, à écouter le ressac cogner contre les rochers, et c’est à ce moment précis que j’ai compris pourquoi je n’avais pas envie de louer un vélo. On ne s’arrête pas de la même façon quand on pédale.
Une habitante croisée sur le chemin, qui promenait son chien du côté de Port Lay, m’a dit que l’île se divise en deux caractères bien distincts : une côte sud, ouverte et lumineuse, et une côte nord plus rude, plus fermée, où le vent d’ouest cogne sans relâche. Elle avait raison, et cette phrase m’a accompagnée pour le reste de la marche.
La Plage des Grands Sables, une baie qui change de forme
Il existe très peu de plages convexes en Europe, c’est à dire bombées vers le large au lieu de creuser une baie, et la Plage des Grands Sables en est une des plus connues. En arrivant par le sentier, on la voit d’abord de loin, cette ligne de sable qui semble pousser vers la mer plutôt que de s’y enfoncer. Le phénomène tient aux courants qui déplacent le sable d’un bout à l’autre de la baie selon les saisons, si bien que la plage change réellement de silhouette au fil de l’année.
Je m’y suis baignée en fin d’après-midi, dans une eau plus froide que ce que la lumière laissait deviner, et j’ai marché longtemps sur ce sable fin avant de reprendre le sentier vers le sud de l’île. C’est une plage familiale l’été, avec des enfants qui courent entre les serviettes, très différente de la solitude minérale de Port Lay quelques heures plus tôt. Cette alternance, sur une île aussi petite, m’a semblé être exactement ce qui fait la richesse de Groix : on change de paysage et d’ambiance tous les quarts d’heure de marche.
Pointe des Chats, le bout du monde à hauteur d’humain
À la pointe sud-est de l’île, la Pointe des Chats offre un paysage complètement différent du reste du sentier côtier : plus de falaises, mais un plateau rocheux plat, presque lunaire, balayé par le vent, avec un petit phare blanc et rouge planté au milieu des rochers. J’y suis arrivée en fin de troisième jour, jambes lourdes, et je me suis assise contre un rocher tiède de soleil pour manger ce qu’il me restait dans le sac.
C’est un lieu sans arbre, sans abri, où l’on sent vraiment que l’île est une pointe posée dans l’océan. Le phare, automatisé depuis longtemps, fonctionne toujours et guide les bateaux qui longent cette côte réputée pour ses hauts-fonds. Il y avait ce jour-là deux pêcheurs à pied qui cherchaient des coques dans les flaques laissées par la marée basse, et pas grand monde d’autre. C’est le genre d’endroit où l’on comprend, en silence, pourquoi certains habitants de Groix disent ne plus vouloir vivre ailleurs.
Ce que Groix m’a appris sur le rythme
Ce qui m’est resté de ces trois jours, ce n’est pas tant un paysage précis qu’une cadence. Sur une île sans voiture omniprésente, où le dernier bateau fixe l’heure à laquelle il faut être de retour au port, on marche différemment. On ne calcule plus le temps en kilomètres, mais en marées, en lumière, en fatigue réelle des jambes. J’étais venue épuisée et un peu vide, et je suis repartie avec l’impression d’avoir remis mon corps et ma tête sur le même tempo, ce qui ne m’arrive pas si souvent en reportage.
- Accès : train jusqu’à Lorient, puis traversée en bateau depuis la gare maritime (environ quarante-cinq minutes).
- Durée conseillée : deux à trois jours pour faire le tour à pied sans se presser.
- À prévoir : de bonnes chaussures de marche, un coupe-vent même en été, et de l’eau car les points de ravitaillement sont rares hors des bourgs.
- Meilleure période : juin ou septembre, pour éviter la foule du cœur de l’été autour de Port-Tudy et de la Plage des Grands Sables.
Je repense souvent à Port Lay quand j’ai besoin de me rappeler qu’un lieu minuscule peut suffire à faire respirer. Groix ne se raconte pas en un jour, et c’est précisément pour ça qu’il vaut le détour depuis Lorient.


