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Je suis descendue du train à Corte en fin de matinée, après avoir traversé l’île du nord au sud sur la ligne qui serpente entre les montagnes intérieures. Corte n’est pas une ville de bord de mer, elle est nichée dans un verrou rocheux au centre de la Corse, et c’est de là que part la route qui remonte la vallée de la Restonica jusqu’au parking de Grotelle. Je n’avais pas de voiture, j’ai partagé un trajet avec deux randonneurs croisés à la gare, et cette petite négociation improvisée m’a mise dans l’humeur juste pour la journée : lente, patiente, disponible à ce qui allait venir.
Une vallée qui se resserre
La route qui mène à Grotelle est étroite, taillée dans le granite, avec des à-pics qui donnent le vertige même assise dans une voiture. Elle traverse des pinèdes puis des chaos de blocs polis par la rivière, et plus on monte, plus la Restonica devient sonore, un torrent clair qui saute de vasque en vasque sous les lauzes. Au parking, la chaleur de la mi-journée cognait déjà sur les rochers malgré l’altitude. J’ai laissé mon sac s’alourdir de deux litres d’eau supplémentaires avant de partir, ce qui s’est révélé être la meilleure décision de la journée, même si sur le moment j’ai maudit ce poids en montant les premiers lacets.
Le sentier vers le lac de Melo grimpe en lacets courts dans une forêt de pins laricio, ces pins tordus et résineux qu’on ne trouve qu’en Corse, puis débouche sur un vallon suspendu où l’eau ralentit et s’étale en méandres tranquilles. Je marchais seule, mais jamais vraiment isolée : le sentier est fréquenté en pleine saison, on se croise, on se salue, on se prête un bâton de marche cassé en riant avec des inconnus qu’on ne reverra plus. J’ai mis un peu plus d’une heure pour atteindre le lac de Melo, à 1711 mètres, sans forcer l’allure.
Le lac de Melo, une pause qui ne suffit pas
Le lac de Melo est encaissé sous des parois de granite gris qui gardent encore, tard dans la saison, des plaques de neige tassée dans leurs couloirs d’ombre. L’eau est d’un vert presque opaque, froide au point de couper le souffle quand on y trempe les pieds au bord des dalles. Beaucoup de randonneurs s’arrêtent là, posent leur pique-nique sur les rochers plats et redescendent tranquillement vers Grotelle. J’ai hésité à faire pareil, fatiguée par la chaleur et par la montée, mais le passage vers le lac de Capitello, un peu plus haut, restait visible depuis la rive : une cheminée rocheuse équipée d’une chaîne qui aide à franchir un ressaut raide.
Je me souviens d’avoir posé la main sur cette chaîne tiède de soleil et de m’être demandé si j’avais encore les jambes pour ça, un quart d’heure de plus, pas davantage.
La chaîne sert surtout à rassurer plus qu’à vraiment progresser, le rocher est granuleux et offre de bonnes prises même quand les mains sont moites. Une fois le ressaut passé, le paysage change complètement, presque d’un coup : on entre dans un cirque minéral, austère et silencieux, où le lac de Capitello apparaît tout à coup, à 1930 mètres, encerclé de crêtes déchiquetées qui appartiennent au massif du Rotondo, l’un des plus hauts sommets de l’île.
Ce que la montagne fait au corps, ce jour-là
J’étais épuisée en arrivant au bord de Capitello, d’une fatigue différente de celle ressentie à Melo : les jambes lourdes, le souffle court, une légère migraine que j’ai mise sur le compte du soleil et d’une eau insuffisamment renouvelée pendant la montée. Je me suis assise sur un rocher plat, j’ai mangé ce qu’il me restait de pain et de fromage, et j’ai laissé passer une bonne demi-heure sans bouger, les yeux fermés, le dos contre la pierre chaude. C’est étrange comme un lac de montagne peut à la fois épuiser et réparer dans le même mouvement : le silence minéral, rompu seulement par le vent qui frappe les crêtes, finit par calmer quelque chose qu’on ne savait même pas tendu en soi.
Deux randonneurs italiens sont arrivés peu après moi, ont fait le tour du lac par la droite pour rejoindre la brèche de Capitello, un passage plus engagé vers le versant du lac de l’Oriente, de l’autre côté de la crête. Je n’avais ni l’énergie ni le temps pour ça ce jour-là, et je l’ai accepté sans frustration particulière, ce qui n’aurait pas été le cas quelques années plus tôt. On apprend, avec le temps et les kilomètres, à distinguer l’envie réelle de l’orgueil qui veut simplement dire qu’on est allée plus loin que prévu.
La descente et ce qu’elle a changé
La descente vers Grotelle m’a semblé plus longue que la montée, ce qui arrive presque toujours quand la fatigue s’installe dans les genoux plutôt que dans le souffle. J’ai croisé une bergerie où un homme vendait du brocciu frais et des figatelli à la sortie du sentier, installé à l’ombre d’un châtaignier, et j’ai acheté de quoi grignoter pour le trajet retour vers Corte. Ce genre de rencontre simple, sans mise en scène, compte autant dans le souvenir que le paysage lui-même, peut-être même davantage avec les années.
Ce qui reste de cette journée, ce n’est pas tellement l’image des lacs, magnifiques pourtant sous la lumière de fin d’après-midi, mais la sensation d’avoir dosé mon effort au plus juste, sans jamais basculer dans l’épuisement pur. Voici ce que je retiens pour qui voudrait tenter la même course depuis Corte :
- Partir tôt en pleine saison : le parking de Grotelle sature vite et la chaleur de la vallée monte rapidement après dix heures du matin
- Prévoir plus d’eau que d’habitude, la rivière longe le sentier mais je préfère ne pas en dépendre pour boire directement
- Ne pas culpabiliser à s’arrêter au lac de Melo si les jambes ou la tête disent stop avant d’attaquer la cheminée vers Capitello
- Garder de la marge dans les horaires si on compte redescendre à Corte le soir même, la route de la vallée ferme tôt certains jours
Pourquoi j’y retournerai
Je suis rentrée à Corte en fin d’après-midi, les mollets brûlants, avec cette fatigue satisfaite qui ne ressemble à aucune autre forme de fatigue. La Restonica n’est pas une montagne au sens alpin du terme, on n’y croise ni glacier ni sommet vertigineux au bout du sentier, mais elle concentre en une seule vallée tout ce que je cherche en montagne : un effort qui reste accessible à une marcheuse entraînée sans être alpiniste, un paysage qui se transforme à chaque palier de la montée, et cette solitude relative qui n’exclut jamais tout à fait la compagnie discrète des autres marcheurs croisés en chemin. Je sais déjà que j’y retournerai, peut-être un peu plus tôt dans la saison, quand la neige tient encore sur les hauteurs et que les lacs sont moins fréquentés qu’en plein août.


